Retour sur la vingt-et-unième édition du meilleur festival de Suisse, toutes catégories confondues.
Jeudi
Il y a de quoi être rassuré, en débarquant au bout de la zone industrielle de Düdingen. Malgré une scène supplémentaire et un tiers de capacité en plus, la Kilbi n'a rien perdu de son charme. Et a toujours des airs de second chez-soi pour celui qui aime la musique, la campagne et le mojito. Surtout, la pluie promise à cette première soirée semble hésiter à montrer le bout de son nez, tandis que la température est résolument estivale. Alors que Karma To Burn vient de terminer son concert sur la toute neuve Kantine, Disappears a l'honneur d'essuyer les plâtres sur la grande scène. Las, le groupe de Chicago s'est trompé d'heure comme de lieu. Son garage-rock monolithique teinté d'un maelström shoegaze sied mal à une scène en plein air, comme à la lumière du jour. Très vite, le seul intérêt de la prestation se révèle le batteur Steve Shelley - troisième Kilbi de suite, après Sonic Youth en 2009 et Rother/Shelley/Mullan en 2010 - qui a l'air d'un touriste en goguette derrière ses grosses lunettes noires (ou d'Elton John, selon certains). Reste que le New-Yorkais ne ménage pas ses fûts et cogne avec plaisir. Au moins, en voilà un qui sortira heureux de ce premier concert sur la grande scène.
Tandis que résonne au loin l'electro de Nisennenmondai, je m'autorise un second mojito, accompagné d'un fallafel deluxe. Le paradis, en somme. Un nouveau stand indien a beau avoir poussé sur le terrain du festival, Bio-Tip reste le meilleur pourvoyeur de nourriture. Reste qu'on regrettera presque d'avoir mangé, aux premiers sons de Swans. La troupe de Michael Gira requiert d'avoir l'estomac bien accroché, flirtant avec les extrêmes limites niveau décibels, assénant un rock noir, puissant et carré. Fort d'un percussionniste aux airs de rythmeurs de galères antiques, les Américains tissent des atmosphères à l'électricité rampante et brûlante. Et signe un retour en grâce inespéré, malgré un milieu de set un poil cliché, perdu dans un revival gothico-industriel inutile. Le final, grandiose, vient effacer cette déception, pour un feu d'artifice tellurique du plus bel effet. Et prépare le terrain pour la tête d'affiche attendue de la soirée: Queens Of The Stone Age.
Bien sûr, certains vous diront que c'était un peu mou, d'autres que c'était trop carré et d'autres encore qu'on aurait bien écouté Feel Good Hit Of The Summer. Ne les écoutez pas. D'abord parce que le groupe de Josh Homme n'était pas là pour ça, mais pour honorer la réédition de son premier album éponyme, descendu droit en bas ici avec un supplément de puissance bienvenu (aux premières notes de Regular John, j'ai d'ailleurs vu une demoiselle blasée 30 secondes plus tôt fendre la foule pour rejoindre le devant de la scène). Et qu'on ne se plaindra d'un rappel composé de sept titres et conclu par la formidable paire Go With The Flow/Song For The Dead. Ensuite parce que le stoner, ben c'est un peu lent parfois, mais pas mou pour autant. Enfin, parce que le groupe américain aura pris un réel plaisir sur la scène de la Kilbi (où il s'était déjà produit il y a un peu plus de dix ans, avant la gloire) et aura offert une bonne heure et demi de rock racé et efficace à un public qui ne demandait rien de plus. Le tout avec un flegme et une classe rares, notamment au moment de remballer un dreadeux monté sur scène entre deux chansons pour un autographe (pardon, mais franchement, d'où ça sort une idée aussi con) ou de protéger une fan trop langoureuse, expulsée manu militari par un service d'ordre trop pointilleux.
Le clou de la soirée passé, je me dirige avec plein d'espoir vers la Kantine où Animal Collective vient de commencer son set. Une bonne partie du public préfère passer par le stand de bière et s'y arrêter plus que de raison. Tant mieux, le groupe de Baltimore ne souffrira pas de l'exiguïté du lieu. On n'en dira malheureusement pas autant du son, guère adapté à ce genre de bricolages de laboratoire. A moins que ce ne soit la faute du groupe. Reste qu'à quatre à nouveau - Deakin et sa guitare sont de retour - Animal Collective déçoit. Passé un bon début de set - et une jolie relecture de Did You See The Words? - l'ensemble se perd dans un maelström brouillon et petit bras. Et l'idée d'aligner les titres inédits ne fait qu'ajouter à ce sentiment de grand n'importe quoi beachboyesco-intello (alors que le précédent concert du groupe à Kilbi avait justement séduit par cette volonté de lancer de nouveaux titres sur scène). Seuls moments à sauver - c'est un comble - les bon vieux titres, d'un combo Slippy/We Tiger indémodable à un Brother Sport qui dégage un instant les fourmis dans les jambes. Raison de plus de regretter les errances d'un groupe emmené ici par Avey Tare, tandis que Panda Bear fait peine à voir derrière sa batterie, trop rarement au micro. On se demandera juste si le naufrage aurait pu être évité sur la grande scène, où Animal Collective était originellement programmé.
Vendredi
La pluie a donc choisi son soir: le deuxième. Le plus faible, sur le papier, mais aussi - peut-être - le plus riche en découvertes. A voir, tandis que les gouttes cessent et que les barbus d'Akron/Family pointent leurs nez sur la grande scène. Inconstant mais jamais tout à fait chiant sur disque, le groupe de Portland, ancien protégé de Michael Gira, a le potentiel pour exploser en live. Las, cette bande de hippies préfère gaspiller son énergie à jouer les profs d'aérobico-yoga-new-age pour le public plutôt qu'à cogner ses instruments. Et voilà qu'on s'ennuie, bien vite, regrettant Fleet Foxes quand on espérait un peu de Grateful Dead2.0. Un bon Everyone Is Guilty, remuant et coloré, un peu avant la fin du set ne suffit pas à sauver la prestation ni à tout à fait lancer la machine, même si ça restera mieux que rien.
Curieux, je rejoins alors la Kantine, pour découvrir les Espagnols de Crystal Fighters, parangons du hipster qui s'y croit. Entre fougue klaxonienne, esperanto façon Manu Chao et coupe de cheveux dont ne voudrait même pas le pire des fluo-kids, voilà un groupe parti pour conquérir le net et les festivals branchés. Mais sans moi. Et sans vous, je vous le souhaite. Après ça, il y aurait de quoi apprécier le folk scolaire du Suédois The Tallest Man Of Earth. Oui, sauf que l'ensemble est trop bien pensant, trop déjà entendu aussi, et que l'anniversaire de Bob Dylan c'était 4 jours plus tôt et que ma foi, il a été sufisamment célébré pour s'éviter ce numéro de tribute-héritage inutile (qui vire à la guimauve quand le garçon invite sa copine pour quelques duos... mon Dieu, on se croirait sur TF1). On garde donc ses forces pour Gonjasufi, malgré sa terrible réputation scénique. Le clochard céleste est cette fois-ci accompagné de musicien, donc on espère. Mais il est aussi affublé d'une casquette de routier, donc on craint le pire. Oubliant tout ce qu'il a appris aux côtés de Flying Lotus, le barbu mystique éructe sans mystère, façon RATM, ou Body Count pour les plus sévères. Le tout bien soutenu par un backing band parfait dans l'art de ressusciter une fusion vintage qu'on avait enterré sans grands états d'âmes. C'est vilain et on tourne vite les talons.
Au final, comme souvent quand l'affiche est boîteuse sur le papier, Caribou sauve la bande dans les faits. Comme au For Noise l'année dernière, le Canadien réussit un numéro d'équilibriste parfait, entre pop érudite, electro ludique et percussions obsédantes. Pas original - à force de le voir et de le revoir - mais diablement efficace, l'exercice psychédélique réjouit et suffit à rattraper la soirée. Surtout que Dark Star ensuite se défend pas si mal, façon electro noirâtre et bourdonnante, même si le set peine à décoller. Mais voilà, le drame surgit dans les arrêts de jeu, avec la prestation tendance boy-scouts de l'electro de Kalabrese. Prometteur sur disque, le Zurichois touche ici le fond, entouré de sa petite famille musicale, à peine digne de mériter l'étiquette acid-jazz-FM. Sur scène, on s'amuse bien. Mais sous la tente, on décide de rentrer. Non mais.
Samedi
Surtout qu'il faut garder des forces pour la dernière soirée et son menu gargantuesque. Première sur la grande scène, Anna Aaron ne se démonte pas et réussit une bonne prestation, toujours sur le fil entre PJ Harvey (pour la voix) et Tori Amos (pour le piano, parfois trop répétitif). Ceux qui ne connaissent pas la Bâloise sont séduits, les autres n'apprennent rien de neuf et attendront quelques semaines encore avant un second album et une tournée en groupe. Dans les rangs suisses, Monoski livre également un bon set sous la Kantine, bien servi par un son costaud et massif, qui sied parfaitement à son blues crasseux. Seul hic, l'ensemble manque encore de riffs acérés et irrésistibles pour espérer jouer le coup de Black Keys. Mais on gardera un oeil sur le duo, c'est promis.
Très attendus, les Canadiens de Suuns démarrent en trombe sur la grande scène, enchaînant les meilleurs titres de leur premier album. Gonflé à bloc, leur mélange d'electro froide et de rock noir gagne encore en concert, plus puissant que racé. Et si le milieu du set s'avère un poil ennuyeux, le final suffit à convaincre que ces enfants cachés de Clinic ont un bel avenir devant eux. On n'en dira pas forcément autant d'Anika. Vendue jusqu'ici comme l'égérie de Geoff Barrow, la jeune femme ne fera jamais mentir la publicité. Héritière de Nico, ça n'assure pas grand-chose pour le futur. Petite poupée blonde pâlichonne, Anika reste cachée derrière ses musiciens (2/3 de BEAK>, notamment), alors que c'est elle, et elle seule qui occupe le devant de la scène. Et si le côté disco borderline teutonne jouée à l'envers (et en 33 tours plutôt qu'en 45) séduit un instant - tout comme sa facette dub camé dans un sous-sol krautrock - on se surprend surtout à bouger la tête et à apprécier le concert en toute fin de course, lorsqu'Anika tire sa révérence et laisse ses musiciens boucler l'affaire.
Tout le contraire de The Ex. Quand Anika incarnait jusqu'au cliché un certain rock en vitrine, les increvables hollandais excellent dans la discrétion du look, histoire de privilégier la musique. Composé en quasi-totalité des titres du très bon Catch My Shoes, le concert des quinquas avance sans temps mort, entre fougue punk et légers emprunts à l'afro-beat, porté par la batterie stakahnoviste mais avec le sourire de Katherina Bornefeld. Généreux, millimétré et communicatif à souhait, le set de The Ex s'avère l'un des meilleurs moments du festival... si ce n'est le meilleur. De quoi faire oublier la déception Apparat, plus easy-listening que jamais dans sa tentative d'instrumentaliser son electronica.
Une faute de goût qui laisse le champ libre à The Walkmen, emmené par un batteur monté sur ressorts, au jeu pas très orthodoxe mais fougueux en diable. Gueule anonyme et costume beige digne d'un vendeur d'assurance (on oublie le beige, sauf si on s'appelle Elvis Costello), le chanteur râcle quant à lui sa gorge au maximum pour trouver un grain dylanien alcoolisé, tandis que le reste de la troupe fend ses six-cordes. Durant une première demi-heure au galop, enchaînant les meilleurs titres de Lisbon et de You And Me, l'effet est garanti, réjouissant et sans gueule de bois. Et puis le soufflé retombe. Plombé par quelques morceaux moins bien dégrossis ou aboutis, The Walkmen redescend sur terre et moi avec. Jusqu'à donner à certains l'impression de voir à l'oeuvre un National du pauvre qui aurait pactisé avec un Okkervil River du pauvre. C'est un peu dur quand même, surtout qu'à voir s'aligner les albums de classe depuis quelques années, The Walkmen va poursuivre son ascension, sans aucun doute, aussi naturellement que le mercure descend sur Düdingen. Un peu trop même et comme j'ai un avion à prendre, je mets les voiles avant Battles, excusez du peu.
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