L'été des festivals

02/06/2009

Un Kilbi à la hauteur de sa tradition

KILBI09 


Le pèlerinage est devenu habituel. Mais cette dix-neuvième édition du Kilbi festival avait des allures de menu de fête avec, notamment, Mogwai et Sonic Youth en têtes d'affiche. Le vénérable Bliss, gardien du Bad Bonn depuis près de 20 ans, ne pouvait rêver mieux pour lancer la saison des festivals à Düdingen (la TSR ne s'y est d'ailleurs pas trompée (et si vous aimez "Où est Charlie?", essayez de me retrouver)).

Retour subjectif et fatalement incomplet - je n'aurais vu que d'une oreille les concerts à l'intérieur du Bad Bonn - sur trois jours de Kilbi, où la tradition aura été aussi respectée que le glorieux anciens:

VENDREDI 29 MAI - "Always do the Beat Man way!"

Pour ouvrir les feux, quoi de mieux que le culte blues-trash du Reverend Beat Man. Fidèle à sa réputation, le rocker bernois offre un prêchi-prêcha électrique, dans la plus pure "Beat Man Way": voix rocailleuse, guitare acérée, batterie sèche et paroles à rendre sourd un cul-béni (pour la bonne bouche:, quelque chose comme "My father was an homosexual, as my other father, so they adopted me and that's why I'm a lesbian and my daughter is my sister..." Un peu répétitif mais souvent jouissif, la prestration pose parfaitement le cadre pour le concert suivant, celui du duo Lightning Bolt. Batteur cagoulé et bassiste adepte du gros son envoient du bois pendant près d'une heure. Breaks hystériques, cris étouffés, fuzz et taping provoquent un torrent de décibels du plus bel effet, totalement débridé, tout à fait prenant. On en redemande, même si on regrette que le groupe ait opté pour la scène plutôt que pour la fosse. La barre est placée à une drôle de hauteur pour Sophie Hunger, tête d'affiche pas forcément attendue de la soirée. Mais la jeune étoile zurichoise s'en sort haut la main, séduisant le public avec un show rôdé au mieux. Si la voix est un peu trop poussée parfois, les orfèvreries de guitares enchantent toujours, comme les moments plus intimistes au piano. Parmi les nouveaux titres joués, on retient notamment un joli City Lights, osant quelques sonorités plus électroniques. A l'image du duo de reprises dans la dernière partie du concert, l'atmosphère aura toutefois un poil trop hésité entre folk grand public (un Like A Rolling Stone toutes voiles dehors) et songwriting plus adapté aux oreilles difficiles (une étonnante version du Vent nous portera). Un vent qui fouette le festival d'ailleurs, faisant tomber la température au moment où Deerhoof s'empare de la scène. Est-ce la raison pour laquelle le groupe américain semble si dispersé? Peut-être. Mélodies débridées mais rachitiques, micro-chanteuse plus agaçante que mutine, le combo hype des blogs US peine à convaincre, malgré une seconde partie de set plus aboutie. Trop tard, j'ai craqué. Il fait trop froid et le festival ne fait que commencer.

SAMEDI 30 MAI - "C'est con, mais qu'est-ce que c'est bon!"

Temps plus clément le samedi, mêlant soleil et vent faible. Youpi. Une chaleur qui explique la dégaine du chanteur-batteur-entertainer de Monotonix: cuissette et torse-poils (et dos poilu aussi). Comme annoncé, le groupe israëlien laisse la scène au public et s'empare de la fosse. Le numéro vaut le détour. Portés par le public, ces poilus du désert rejouent le rock'n'roll circus, jusqu'à un numéro simiesque dudit entertainer, accroché à l'armature métallique de la tente, tandis que ses acolytes prennent place debout sur le bar. Dommage que le tout reste musicalement plus qu'anecdotique... Tout le contraire de Micachu and The Shapes. Pour son premier concert en Suisse, le trio londonnien reste fidèle à la formule marabout-de-ficelle entendue sur disque, combinant percussions ludiques, synthé cheapos et guitares sèches et rêches. Manque toutefois la fulgurance ou la fraîcheur de l'album. Trop appliqués, voire cérébraux, les trois bidouilleurs en oublient l'urgence qui fait leur charme. Dommage (bis). Plus coulant dans leur interprétation, leurs compatriotes Tunng sont fidèles à eux-mêmes, entre bricolages touchants et hymnes pour feux de camp. Un peu trop gentillet tout de même, leur prestation dérive rapidement vers des sonorités dignes d'un retour de Simon & Garfunkel à Central Park. A la manière de Good Arrows, dernier album sorti en 2007, le groupe anglais sucre un peu trop sa folktronica pour obtenir un mélange relevé. Dommage (bis, bis). Après ces apéritifs déceptifs, on se dit que ce samedi soir ne restera pas dans les annales du festivals, en attendant la prestation de Mogwai. C'est oublié un peu vite le pouvoir des Ecossais. Servis par un son à niveau - dans tous les sens du terme - les cinq larrons enchaînent une set-list convenue, mais jouissive. Quelques extraits de The Hawk Is Howling, quelques dérives évitables (mais que quelqu'un leur vole leur vocoder) et surtout une succession de bombes électriques. Ithica 27o9, Summer, Glasgow Mega-Snake et surtout un apocalyptique My Father My King en conclusion, pour 25 minutes de pyrotechnie sonique, multipliant les distos criardes, tournant en boucle sur un tapis de basse post-atomique. Comme me dit un camarade de concert: "C'est con, mais qu'est-ce que c'est bon!"


DIMANCHE 31 MAI - "Jeunesse sonique, tu (ne) dors (pas), ((pas même) en cage)"

Troisième soir événement avec la venue de Sonic Youth, pour l'un des ses quatre concerts européens de la saison. Autant dire que l'ensemble de ma soirée sera tournée vers ça, d'un concert attendu à une interview espérée. En ouverture sur la grande scène, The Mae Shi propose un grand écart étrange, conciliant un punk-rock bien peigné façon Blink 182 avec des bidouillages surannés qui rappellent Thee More Shallows et des cris et clappements de pieds entre Commedia del Rock et les Beastie Boys de Fight For Your Right (To Party). Sans prétention, mais généreux et juvénile, le jeune trio lance parfaitement la soirée. Plus casse-gueule, la prestation de Final Fantasy sur cette même scène montre les limites d'un exercice intimiste une fois transposé dans l'arène. A la manière d'un Andrew Bird - look emo plutôt que XIXème - le brave Owen Pallett se perd un peu dans les dédales de sa virtuosité, oubliant la simplicité que requiert parfois une bonne mélodie. Un constat plus flagrant encore lorsque le Canadien réussit son coup, comme sur le toujours très joli This Lambs Sell Condos. La tension monte ensuite d'un cran, avec l'installation sur scène du mur d'amplis de Sunn O))). Quant à votre fidèle serviteur, il savoure un Mojito en attendant l'heure de son rendez-vous avec Lee Ranaldo. Las, l'attente s'allonge. Et l'attachée de presse helvète du groupe lâche l'affaire. Aïe. Mais voilà le sieur Ranaldo. Je le stoppe, lui rappelle poliment notre interview et lui rappelle celle déjà faite à Bruxelles, il y a deux ans et demi. Toujours affable, il promet de revenir dans cinq minutes avant d'aller prendre un bain de Sunn O))), que je capte depuis les backstages. Retour ensuite et parlotte plus que sympathique (à lire ici bientôt). A la fin, difficile de me plonger véritablement dans la prestation de Sunn O))), qui entame son ultime boucle de décibels. Un regret vite oublié une heure plus tard avec le concert de Sonic Youth. Fort d'un nouvel album taillé pour la scène, le groupe new-yorkais en dévoile près d'une dizaine de titres live, dont un très bon Anti-Orgasm. Une manière de rappeler que, contrairement à ce que clamait Fly Pan Am il y a quelques années, la jeunesse sonique ne dort pas, encore moins en cage. Sonic Youth évite ainsi ses éternels classiques de concerts (Teen Age Riot, Brother James), pour leur préférer d'autres relectures tout aussi essentielles, de She's Not Alone à 'Cross The Breeze. Résolument rock, ce clou du festival tient ses promesses, notamment grâce à l'attitude toujours classe du groupe: lorsque la guitare de Thurston Moore s'éteint soudain en plein milieu d'un titre, le grand échalas et ses acolytes offrent tout de même la coda finale du morceau. En rappel, Pink Steam vient rappeler la force toujours vivace de Sonic Youth, entre orfèvreries électriques et chant adolescent. 

Au final, ce Kilbi 2009 aura été à la hauteur des attentes, du moins au niveau des têtes d'affiches attendues. On pourra regretter toutefois les petites ou grosses déceptions d'artistes moins aguerris. Et d'avoir trop souvent dû choisir dans une programmation trop pléthorique même pour les plus valeureux festivaliers.

02/04/2009

Claude Nobs a vu son ombre: l'hiver continue!

Cette année, il semble que la frénésie festivalière qui frappait la Suisse romande avec le retour du printemps n'est pas au rendez-vous, retombée de haut à la manière des marchés financiers. Normal, me direz-vous, l'hiver est encore là. Pas faux. Pourtant, Claude Nobs, l'increvable Monsieur Loyal du Montreux Jazz Festival, nous annonçait sa fin ces jours, par le biais d'une vidéo grand-guignol postée sur Dailymotion. Las, telle la marmotte d'Un jour sans fin, l'ermite du Picotin n'aura trouvé que son ombre en sortant du terrier (au choix BB King, Solomon Burke ou George Benson), signe d'un hiver musical prompt à durer.

Cette année, donc, foin de programmes avancés, de rumeurs bourdonnantes ou d'affiches canulars envahissant les boîtes à courriel. A tel point que le Montreux Jazz aura dû lui-même créer l'attente, à grands coups d'annonces fracassantes (un Neil Young promis en janvier, mais déprogrammé au final) et de rumeurs abracabrantesques (U2 pour les 50 ans d'Island, après les Rolling Stones pour l'anniversaire d'Ertegün). A sa façon, Claude Nobs ressemble de plus en plus au garçon du conte, celui qui criait "Au loup!". Mais finalement, il a peut-être raison, tant il dévoile finalement des cabots (et je ne parle pas ici de ses bouviers bernois).

Cette année, vous pourrez ainsi applaudir Statu Quo, Alice Cooper ou encore Seal sur les rives du Léman. Vous pourrez retrouver avec émotion les habituées des lieux, BB, George, Solomon ou encore Herbie. Vous pourrez rattraper les stars manquées avec Antony and the Johnsons, Lily Allen ou Bloc Party. Vous pourrez enfin "découvrir" Scott Matthew, Alela Diane ou Sebastien Schuller, nouveaux artistes à fouler les scènes montreusiennes, après avoir déjà bien roulé leur bosse en Suisse ces derniers mois.

Une fois de plus, le Montreux Jazz Festival vit sur son passé, radotant ses heures de gloire alors qu'il n'est plus capable de la moindre exclusivité digne de ce nom. Mais on ne lui en tiendra pas rigueur. La jungle festivalière est la même pour tout le monde aujourd'hui, régulée à coup de dollars. On lui reprochera par contre sa frilosité au moment de jouer la carte découverte. Entre l'Auditorium Stravinski et le Miles Davis Hall, pas un artiste ou presque qui n'aie déjà foulé les scènes helvètes. Les découvertes du festival se terreront - au mieux - sur ses scènes gratuites ou ne s'adresseront qu'à ceux qui ne passent jamais durant l'année la porte d'un club.

Mais je suis méchant. Finalement, ce bilan est celui de Montreux, mais de dizaine d'autres festivals également. Pourquoi m'acharner à ce point? Peut-être parce que Montreux continue à nous faire croire qu'il est unique, qu'il sort du lot, qu'il n'est pas un festival comme les autres. Et que si son programme ne suffit plus à corroborer cette affirmation, ses prix y parviennent encore. C'est un peu maigre comme démonstration, non?

12/08/2008

Du soleil, de l'orage et pas mal de nuages

Mc Tiercé gagnant Mercury Rev, Evelinn Trouble, Jono Mc Cleery: renaissance, confirmation, révélation. Un joli podium pour une édition mitigée.

Moins pluvieux que l'année dernière, la douzième édition du For Noise laisse des souvenirs musicaux aussi mitigés que sa météo. Récit de trois jours entre boue et accalmie.

Jeudi 7 - Le retour en grâce de Mercury Rev

Le beau temps n'aura tenu que quarante minutes après l'ouverture des portes. Le temps pour 20 Box Stories de présenter sa palette power-pop, issue d'un premier album annoncé pour l'automne. Portée par deux batteurs au ballet fascinant, la formule fonctionne, bien que tributaire d'une époque révolue. Entre power-songs directes et passages plus rampants, ce premier concert du All Stars Band local réussit sa mission de lancer le festival.

La pluie enchaîne dès les premiers accords de l'ultime titre. Et faiblit à peine pour la prestation des Islandais Bang Gang. Moins cotonneux que sur album, le groupe de Bardi Johansson convainc à moitié, plus électriques, mais trop répétitifs. Un constat qu'évite un temps le Français Syd Matters, offrant une prestation dans la droite lignée de son récent Ghost Days. Atmosphérique, gentiment psychédélique, sa folk-pop est maîtrisée, séduit un moment puis donne le sentiment de tourner en rond à mesure que le concert se délite. Comme au fil des écoutes sur disque, on se dit qu'il manque encore un petit quelque chose à Syd Matters pour s'imposer totalement.

Après ce début réussit, mais sans éclat, l'occasion est belle pour Mercury Rev de marquer la soirée de sa classe. Absent depuis un Secret Migration plombé par excès de grandiloquence, le groupe américain renaît littéralement, plus musclé et efficace. Les titres de Snowflake Midnight (annoncé pour fin septembre) rappellent la face rock du groupe, tandis que les ballades plus calmes dessinent un panorama au psychédélisme fréquentable (mention à Holes, plus bouleversant que jamais). Revenus de ses délires meringués, Mercury Rev convainc enfin.

Vendredi 8 - Les nouvelles promesses d'Evelinn Trouble

19h. Il pleut. J'attends le bus au sortir du bureau. Puis renonce à le prendre. Enfin pas tout de suite. Pas de Sébastien Tellier, donc. Je vivrai très bien sans. Je débarque donc à 21h au For Noise. Juste à temps pour Zoot Woman. J'aurais mieux fait de rester chez moi deux heures de plus. Le groupe de Jacques Lu Cont évoque en effet un mauvais ersatz de Talk Talk, première période. Un de ces groupes apparus au milieu des années 80, dans le sillage des ténors de la New Wave, sans le talent ni la possibilité de  se dépasser. Une formule similaire, l'originalité et la fulgurance en moins. La plupart ont été oubliés par l'histoire du rock. C'est ce qu'on souhaite à Zoot Woman.

Pas oublié par l'histoire, Anti Pop Consortium s'offre lui une troisième date romande pour l'année de son retour. Entre bidouillages et flow tourbillonnant, le crew US assure le spectacle, malgré une économie de moyens clairement affichée. En cercle autour de leurs machines, dos au public, les ingénieurs hip-hop ravivent la flamme mais pâtissent d'un son de piètre qualité, dont on ne sait dire s'il est l'oeuvre du festival ou de quelques mauvais branchements. Dommage.

Le son joue aussi des tours à la Zurichoise Evelinn Trouble, trop bas, comme les lumières qui ont une fâcheuse tendance à se rallumer dans la salle de l'Abraxas. Malgré cela, la protégée de Sophie Hunger s'affirme un peu plus encore tout au long d'un set ascensionnel. Débuté en solo, le concert décolle dès The Third Change Back, lorsque son groupe la rejoint. Fort d'un nouveau guitariste armé d'un e-bow, Evelinn Trouble emmène son cocktail rock vers des sommets architecturaux, aux structures rappelant parfois certains titres de Radiohead. La petite Zurichoise a encore gagné en maturité et confirme tout le bien né à l'écoute de son premier album.

Ayant moins bu et fumé que durant d'autres festivals - je suis à l'écoute de mes lecteurs - la prestation de Birdy Nam Nam aura valeur d'anecdote. Light show fracassant, electro euphorisante, mais pas de clubbing quand on est trop sobre. Le show est pourtant au rendez-vous, efficace et millimétré, malgré une fâcheuse tendance à se la jouer crew hip-hop (35 x "Faites un putain de bruit pour Birdy Nam Nam!", 18 x "Spéciale dédicace à...", etc.).

Samedi 9 - Le charme sans artifice de Jono Mc Cleery

18h. Rebelote pour l'ouverture des portes. Sur la scène, The Mondrians. Un groupe romand qui fait ses gammes à Paris et rêve du Londres des Mods. Le résultat est un étrange alliage de mélodies vintage, d'attitude poseuse et de limites criantes: le groupe est maître de son style, mais on n'en saisit guère l'intérêt. Ce genre de revival en est à son énième chapitre et on est déjà passé à autre chose. Les Français Hushpuppies n'arrange pas ce tableau. Poseurs, vintage, limités. Malgré un registre qui chasse sur un territoire passéiste plus large, on s'ennuie sec si on cherche du neuf. Ou de l'authentique.

Pas forcément novateur, l'Anglais Jono Mc Cleery a de l'authenticité à revendre. Biberonné aux concerts en pubs, il parvient à gagner l'attention de l'Abraxas en deux chansons à peine, sa voix et sa guitare acoustique comme seules armes. Une moitié de la salle s'assied en tailleur, l'autre reste debout. Partout, un même silence, accroché à des chansons qui évoquent le meilleur du folk britannique, de Nick Drake à John Martyn. Et quand McCleery s'offre une reprise de Jeff Buckley - Morning Theft, petite perle sauvée du fourre-tout Sketches For My Sweetheart The Drunk - il dévoile un voisinage insoupçonné, dont la voix est une preuve éclatante. Instrumentations dépouillées mais hantées, voix élastique mais économe, chansons simples mais tortueuses, Jono McCleery s'impose en une heure à peine comme la révélation de ce For Noise et peut-être même son meilleur concert.

La barre est placée haut au moment de rejoindre la scène principale où joue M83. Trop haut sans doute. Jouant la carte du revival eighties, le groupe français retrouve un peu de sa grandiloquence sur scène, mais manque cruellement de chansons. Pour peu, on croirait une longue intro de concert pour dinosaures New Wave et on espère voir apparaître Robert Smith ou Dave Gahan. Mais non. Tout juste se dit-on que le show est plus à la hauteur que le récent Saturdays = Youth. C'est déjà ça.

Clou de la soirée - voire de l'édition - Tricky fait son apparition sur le coup de 23h. Abdos et bande du caleçon en avant, le rejeton terrible de Bristol la joue rock, plus malsain que bodybuildé, moins grand-guignol qu'à l'époque de Vulnerable. Le show suinte la violence ou la douleur, mais retombe vite dans des travers déjà entendus. Tricky rêve de soul électrique mais sonne trop souvent comme une réminiscence de Senser ou d'autres combos fusionnant metal et hip-hop. Le concert se traîne, ne décolle plus et s'arrête soudain. Moins d'une heure au compteur. Moins que Pete Doherty à Montreux. Le seul point à la hauteur d'une réputation de rebelle.

A Adam Kesher de sauver la soirée. On y croit peu. Mais on y croit. Et on déchante dès les premiers titres, dont le pompiérisme au ralenti rappelle un U2 boursoufflé dès ses premières années. Aïe. Il est temps de prendre une dernière bière. De repenser à Jono Mc Cleery, à Evelinn Trouble ou à Mercury Rev. Et de se dire que cette cuvée 2008 restera musicalement mitigée, coupable de trop de vieilles gloires ou d'oeillettes au rétroviseur, mais qu'elle aura tout de même réservé quelques jolies surprises.

29/07/2008

Trois petits tours et puis m'en vais

Ab Sprint final Sur une piste de marathon. Ou comment résumer trois soirées en quelques lignes et un concert magnifique malheureusement manqué.

Après un début assidu, mon Paléo s'est déroulé dans un style plus libre. Trois soirs sur quatre sur l'Asse, mais des fortunes diverses, un intérêt changeant. Jeudi donc et le grand rassemblement des révolutionnaires acceptables. Après les élucubrations de Cali, le public de la Grande scène se régale des prises de position de Tiken Jah Fakoly et de Manu Chao. Grand bien lui en fasse. Plus crédible, l'Américain Firewater convainc moins que sur disque. Les multiples aspérités géographiques font place à un set trop homogène pour surprendre au sein d'une soirée pour chanteurs voyageurs. Dommage. Ou pas.

Car cette mini déception me pousse à gagner le Chapiteau où joue Seun Kuti. Entouré par le groupe de son père Fela - Egypt 80 - le digne héritier offre un set pas forcément original, mais à l'efficacité imparable. Son afro-beat pulse sans répit, porté par un réel talent de maître de cérémonie et des musiciens parfaits dans leur rôle. Le batteur est métronomique, les sax swinguent, les choristes balancent tandis que les guitares riffent. Le tout se déguste sans fin ni lassitude et ouvre des portes trop souvent évitées au chroniqueur un brin borné que je suis.

Après un vendredi de repos, retour samedi pour un "fucking French day" moins "fucking" qu'à l'habitude. Sur la Grande scène, le Lausannois K tient son rang et le public. Même si je reste toujours imperméable à cette chanson-là - qu'elle soit d'ici ou d'ailleurs - force est de reconnaître que le jeune homme a pris de la bouteille. Mieux, malgré des chansons à l'engagement limpide, il évite les écarts façon Cali et gère à merveille l'émotion (mention à Ma vieille école en bois).

A ces jolis débuts succède la pluie. Aïe. Mais elle ne m'empêche pas de pointer mon nez devant la Grande scène pour le show de Daho. Ambiance sixties, pop vintage, airs de dandy, la formule étonne peu, mais fonctionne. Débutant sur un très bon Jungle Pulse, le crooner eighties tient la baraque grâce à quelques bijoux (la triplette L'enfer enfin, Saudade, Comme un igloo). Efficace. Sans plus. Mais sous la pluie, c'est déjà bien. Cette pluie qui n'en finit pas et propulse les frileux sous le Chapiteau. Aux premières notes de Comme un lego, on n'entre plus. Dommage. On verra donc Bashung sur un écran télé en coulisses. Très dommage. Ambiance funèbre, magnétisme intense, grisaille électrique ou acoustique, le chanteur est au sommet. Une heure sur écran plat - avec son plat - ne suffit pas à lasser. Seule la frustration me pousse à rentrer. Le sentiment de manquer un grand moment et de ne rien pouvoir y faire. Comme pour se moquer, la pluie s'arrête lorsque je monte dans le train. Sans doute que des places se libèrent sous le Chapiteau...

Retour tôt le dimanche, dans les pas de Jeff Albelda. Leader de To The Vanishing Point, le musicien valaisan est aussi clavier de Favez. Deux concerts l'attendent pour cette journée de clôture. Sur la Grande scène, jambes arquées, bondissant, la tête qui hoche de riff en riff, il assure le show rock'n'roll dans le sillage de sa "famille" lausannoise. Moins bluffant qu'à d'autres reprises, Favez s'en sort bien et se moque gentiment de Cali. Quelques heures plus tard sous la tente du Détour, Jeff Albelda est un autre. Le regard ailleurs, la silhouette en suspension, il incarne les changements atmosphériques de To The Vanishing Point. Libéré, maître de son univers, le groupe valaisan s'en sort mieux que bien, malgré quelques longueurs sur certains titres.

La nuit tombe, je laisse Jeff Albelda et me précipite sous le ClubTent où jouent les Français de Coming Soon. Mélange de pop juvénile et de country rugueuse, le groupe d'Annecy confirme les qualités entendues sur disque. Pour peu, on jurerait les affreux Dionysos passé à l'amaigrisseur: bye bye les kilos de poésie en mousse, reste une fascination pour le Grand Ouest bien assumée. Coming Soon ne durera peut-être qu'un temps, mais ce temps-là fait plaisir au milieu d'un rock parisien au goût fort mauvais pour l'icônerie sous naphtaline.

Paléo lance ses dernières cartouches et le traditionnel feu d'artifice colore le ciel. Mouais. Heureusement, le numéro final est à la hauteur. Résolument rock et énergique, R.E.M. emballe l'affaire d'entrée, grâce à Bad Day et What's The Frequency, Kenneth? Suit un Drive dépouillé, servi par une voix plus rugueuse qu'à l'habitude. L'énergie intacte, le groupe de Michael Stipe déroule ensuite les titres de son récent Accelerate. Pas de quoi s'en relever la nuit, mais l'intensité tient. Et prend l'ascenseur à chaque dépoussiérage en règle jusqu'à un imparable Orange Crush. Le rappel tient la cadence avec l'incontournable It's The End Of The World, suivi du single Accelerate. L'heure de rentrer, pour éviter la foule et dormir enfin. Au loin résonnent les premiers accords de Losing My Religion et les hurlements du public. Certains ne seront venus que pour ça. J'en ferai l'expérience en septembre à Genève. Et tourne le dos à l'Asse plutôt heureux.

25/07/2008

L'onirisme brinquebalant d'un Canadien volant

Patrick_watson_afurblur_09 Patrick Watson Bricoleur de génie, le musicien canadien plonge sa pop onirique dans les marais de Tom Waits.

Deuxième soir et soir de folie à Paléo. Folie pour les fans de Mika qui ont pris d'assaut les caisses dès leur ouverture ce printemps et fait de cette soirée le "must" de cette trente-troisième édition. Folie pour les fans de pop qui ont joué des coudes sans penser à Mika mais à la kyrielle d'artistes sur les scènes annexes, transformant cette soirée en "must" de ce trente-troisième Paléo.

Premier groupe du jour, Rosqo débute dans un Club Tent dégarni. Plus mûr, plus sûr, plus efficace, le quatuor lausannois balance un Livret 3 gonflé en amuse-bouche. Trois minutes de post-rock-à-papa avant une accélération bienvenue, pour un véritable coup d'envoi. Suit une sélection de titres de leurs deux albums, pour une alternance entre mélodies power-pop et parties à l'électricité plus rampantes. Le tout s'équilibre bien, maintient les nouveaux arrivés devant la scène et révèle un groupe en forme, d'une énergie maîtrisée à la voix très "Lee Ranaldo" du chanteur.

Bon départ, mais suite avortée. Entendu de loin, le tribute-shoegazing de The Raveonettes peine à accrocher, pénible après trois titres tout juste. Direction la Grande scène pour découvrir l'attraction suédoise I'm From Barcelona. Et là, c'est le drame. Un Big Bazar nordique où plus de trois quart de la troupe ne sert à rien. C'est bien joli de lancer des ballons dans le public, de faire du bateau pneumatique sur la foule ou de taper des mains les yeux dans le lointain: quand on n'a pas les chansons qui vont avec, ça ne sert à rien. Numéro de cirque fabriqué pour Monte-Carlo, I'm From Barcelona a pour lui le nombre, tandis qu'Architecture In Helsinki et Los Campesinos se sont partagés le talent.

La déception est vite oubliée avec un retour au Club Tent pour retrouver Patrick Watson. Un an et demi après un concert fascinant au MIDEM, le Canadien a encore grandi. Un brin fastidieuse, la première partie oscille entre pop en suspension et relents prog-rock. Heureusement, l'envol se fait dès un Weight Of The World aux airs de collage bancal, digne des scies déglinguées d'un Tom Waits. Porte-voix à la main, Watson promène sa dégaine de bricoleur inspiré sur la scène, tandis que ses musiciens rivalisent d'envolées déstabilisantes. L'effet est là: sous des airs de futur joyau pop, Patrick Watson cache un groupe au génie taquin. Qui malmène ses mélodies, reconstruit en tout sens son château de cartes pop.

L'atmosphère séduit un peu plus à chaque titre, troquant une virtuosité trop ostentatoire contre une folie brinquebalante. Même le "tubesque" Luscious Life se libère de son onirisme stratosphérique pour s'offrir un voyage en montagnes russes, . Comme pour conforter ces allures de fête foraine où les osselets s'entechoquent plutôt que se lancent, Watson accueille en fin de concerts une ribambelle d'enfants qui martyrisent batterie et percussions, avant un adieu bout-de-ficelle en formation réduite. Ceux qui ont aimé Close To Paradise peuvent être rassurés: même si le succès lui tend les bras, Patrick Watson n'est pas prêt à renier toutes les aspérités qui font son charme.

Difficile après cette prestation de trouver véritablement son compte ailleurs. Sur la Grande scène, Justice officie en grand timonier d'un culte electro-vintage. Croix lumineuse, amplis démultipliés, light-show bling-bling et tubes sous stéroïdes: la fête foraine est d'un autre genre. Jusqu'à souhaiter une coupure de courant pour dévoiler la réalité d'une piste d'autos tamponeuses réduite à un ballet de fers à repasser. Soit deux Messieurs Loyal appuyant sur des boutons puis levant les bras.

Sous le Chapiteau, Girls In Hawaii s'en sort mieux. Démarrant sur le très Grandaddy Sun Of The Sons, le groupe belge offre un récital pop de goût, malgré ses influences trop visibles. Les mélodies se délitent sans déplaisir, jusqu'à trouver l'ardeur de quelques sorties de route plus électriques, tel un instrumental du plus bel effet. Mais l'entreprise s'embourbe dans sa seconde partie. Trop sage, trop sucré, trop éthéré, la pop de Girls In Hawaii a du plomb dans l'aile et perd son magnétisme. Un final plus musclé rattrapera l'affaire, non sans évoquer l'ombre tutélaire des aînés dEUS, comme un Theme For Turnpike un brin moins inspiré.

24/07/2008

L'électricité rock plutôt que les bons sentiments

Deus dEUS 2008 Beaucoup vous diront que c'était mieux avant. Pour ma part, j'opterai pour un c'était parfois mieux, mais c'est toujours très bien.

"Nous faire jouer en ouverture du festival, c'est comme avoir un orgasme sans le sexe!" Lâché en fin de concert par le chanteur de The Hives, le slogan est un brin orgueilleux, même si les Suédois n'auront pas à rougir de leur prestation. En plein jour, sur la grande scène, à un horaire qui sied mieux à l'apéro qu'aux décibels, le quintet adepte d'un garage-rock vintage a su attirer et séduire le public de Paléo. C'est déjà mieux que d'autres de leurs congénères, tels les Dandy Warhols il y a deux ans dans des conditions similaires, à quelques degrés près.

Pour le reste, The Hives offre un show digne de The Hives. Soit un groupe plutôt taillé pour les clubs, capable malgré tout de tenir une scène de géant, jusqu'à faire de ses limites un atout. Avec deux "réels" tubes au compteur (dont un Main Offender balancé presque d'entrée) et un savoir-faire peut-mieux-faire, les Suédois parviennent à déverser une heure plus que cohérente, servis par un son gentiment sixties et une gestuelle maîtrisée, entre le show décalé et le remplissage assumé. La mayonnaise prend, la foule se réveille et l'explosion finale Hate To Say I Told You So parachève un concert moyen, mais de belle facture.

Après, le désert. J'erre sur le terrain en quête de décibels, mais déchante vite. Solange la frange reprend Justin Timberlake sur la scène du Détour. On sourit, puis on tourne les talons. Sur la Grande scène, Cali supplie Brice Hortefeux et le président de la république, pourfend le racisme et l'injustice, pleure les sans-papiers. Puis reprend With Or Without You de U2. Je me sens nauséeux devant ce déballage de bons sentiments vu de loin, à peine digne d'un Léo Ferré de supermarché.

Quelques bières et un pétard plus tard, je rejoins le Chapiteau où dEUS est attendu. Malgré un très décevant Vantage Point, c'est le groupe d'Anvers qui m'a empêché de plier bagage plus tôt. Je les ai déjà vu six fois, mais une bonne surprise peut toujours être au rendez-vous Le premier morceau me fait cependant douter de mon choix. Carré, un brin froid, presque absent, la troupe de Tom Barman ouvre sur un titre récent. Mais dès le deuxième morceau, les choses s'arrangent. Instant Street n'a peut-être jamais aussi bien sonné, d'une ballade ensoleillée à un final plus massif encore que sur disque. S'en suit un Fell Off The Floor Man plutôt bien dépenaillé, dont les ultimes mesures font la part belle aux digressions instrumentales.

dEUS maîtrise la scène, jongle plutôt bien entre un passé éblouissant (écrasants Bad Timing et Theme For Turnpike, mélancolique Serpentine) et un présent plus circonspect. De Favourite Game à Oh Your God, les chansons de Vantage Point ne font pas taches dans le paysage, même si elles révèlent une écriture moins fascinante. Seul le piano de Smokers Reflect ne peut éviter la faute de goût, coupable d'une parenté gênante avec les affreux Keane. Heureusement pour dEUS, à cet écart malheureux répond un final étourdissant, d'un Suds & Soda à la fête à un Roses bourdonnant en ultime pirouette. Porté par un Tom Barman incarnant le sommet de la classe rock'n'roll, le groupe belge a certes perdu de sa folie, mais reste toujours une référence scénique d'exception dans un bon soir, même à la septième vision.

18/07/2008

Le plat de résistance en entrée

TnThe National Dernier petit tour par le Montreux Jazz Festival pour une soirée où il valait mieux être à l'heure.

Passons d'abord sur la prestation d'Interpol, froide ou fade selon les points de vue. Un groupe égaré, qui semble se chercher entre un dernier album lorgnant vers les plates-bandes d'Editors et un concert aux airs de tribute autiste à une new-wave qui n'en demandait pas tant.

Passons donc sur la tête d'affiche du soir et arrêtons-nous plutôt sur les amuses-bouches, décidément bien plus goûtus. Il fallait arriver à l'heure au Miles Davis Hall, histoire de découvrir les Danois de The Kissaway Trail. Jolie surprise de l'édition 2008 de l'Eurosonic, le groupe signé sur Bella Union confirme, dans une salle peut-être un peu trop grande pour lui. La large scène étouffe un brin l'énergie que peut dégager The Kissaway Trail. Mais ses chansons tiennent le choc, hymnes électriques efficaces et accrocheurs. Comme en janvier, on pense à un hypothétique tribute à Arcade Fire mené par Mogwai. Références, références, mais ces petits Danois n'en sont qu'au début et on attend la suite de pied ferme.

Pour leur part, les Américains de The National ont déjà une jolie discographie au compteur. Quatre albums et deux EP's pour être exact, dont un récent Boxer de haut niveau. Sans surprise, ce sont les titres de ce diamant noir qui font l'essentiel du concert. Fake Empire, Mistaken For Stangers, Brainy ou encore un imposant Squalor Victoria en ouverture. Plus en forme que lors de leur passage au Romandie ce printemps - même si le chanteur Matt Berninger semble éthyliquement vascillant à nouveau - le groupe oscille entre ambiances à l'âcre mélancolie et coups de sang bienvenus. Le tout soutenu par une section cuivre qui rehausse encore les débats.

Maîtrisée autant que magnétique, la prestation convainc, même si (encore une fois) on regrette la taille de la salle. Avec son songwriting classieux et crasseux, The National appelle un cabaret fantasmé, mi-velours, mi-cuir, plutôt qu'un écrin à la neutralité vertigineuse. Malgré cette réserve qui empêche la magie d'être totale, le concert hypnotise les spectateurs, pris dans le spleen électrique d'un groupe à la fois héritier des Bad Seeds de Nick Cave et des Tindersticks des débuts. La ferveur est là mais ne suffit pas à offrir un rappel pour The National. Dommage, tant le groupe paraît à son sommet. Mais ce soir, la tête d'affiche a pour nom Interpol et on fait bien d'aller voir ailleurs.

Photographies: © Daniel Balmat © Montreux Jazz Festival Foundation

17/07/2008

Pete Doherty: un scandale au parfum de nostalgie

Pd Un pâle Doherty Retour au Montreux Jazz Festival en compagnie de Michel Audétat, venu ausculter le mythe people-rock.

Le problème avec Pete Doherty, c'est qu'on espère se retrouver face à l'artiste, mais on craint que déboule le fait divers ambulant. D'où, pour commencer, cette impression de miracle à constater qu'il est apparemment là, mardi soir, sur la scène du Miles Davis Hall au Montreux Jazz Festival. Aux dernières nouvelles, le chanteur des Babyshambles aurait fait mouler son corps supplicié par de vénéneux plaisirs pour qu'un sculpteur le représente en Christ sur la croix. Pete Doherty, martyr du rock, nous aura au moins fait le don d'une apparition miraculeuse. Halleluia!

Il est donc là. Chapeau sur le crâne comme on s'y attendait, costard cintré, cravate noire flottante, avec cette sorte de dandysme crapoteux qu'on trouvait déjà chez cet autre martyr du rock, le junkie Johnny Thunders. Passé l'ébahissement du miracle, le spectateur se retrouve dans la peau du médecin généraliste. Il ausculte le Pete Doherty qui se tient devant lui. Œil: plutôt éteint. Teint: inquiétant. Gestes: un peu désordonnés. Et pour tout dire, le reste des Babyshambles n'a pas l'air non plus de première fraîcheur. Le premier diagnostic n'incite guère à l'optimisme.

Le concert débute avec Delivery dont le riff est emprunté au You really got me des Kinks. La présence spectrale des Kinks d'origine (ceux des sixties) plane sur la musique des Babyshambles qui se fait la gardienne de vieilles traditions britanniques. La figure sulfureuse de Pete Doherty masque en réalité son conservatisme. Il y a dans ce rock en ritournelles vaguement sophistiquées, dans sa mélancolie cultivée, dans ses références, quelque chose qui rameute le souvenir d'une Angleterre disparue. Celle d'Oscar Wilde, bien sûr. Mais qui était aussi celle où de jeunes mariées victoriennes affrontaient leur nuit de noces en s'efforçant de songer à la grandeur de la vieille Albion. Risquons l'hypothèse: et si le scandale permanent n'exprimait, en creux, que la nostalgie d'un temps où le combat contre la pruderie britannique avait encore un sens?

La suite ne mérite pas de longs développements. La tête ailleurs, Pete Doherty n'assure que le programme minimum. Le concert se révèle vite poussif et approximatif malgré quelques sursauts. Unbilotitled et ses accélérations pied au plancher font espérer un décollage. Mais non, le concert s'embourbe à nouveau. Entre les morceaux, le temps s'étire en accordages, cafouillages, merdouillages. F**k Forever, que Pete Doherty dédie (en débouchant une bouteille de champagne) à un ami récemment fauché dans la fleur de ses 17 ans, conclut l'affaire sans surprise comme sur leur récent disque live, Oh! What a lovely tour.

Au chrono, cela n'aura pas duré plus de 61 minutes (selon le calcul rigoureux effectué par le patron de ce blog). Pas de rappel accordé, ce qui laisse le public dans un état de flottement, mais sans fâcherie apparente. Comme si, devant l'animal de foire pour tabloïds, il se serait senti arnaqué de ne pas avoir été un peu arnaqué. Le je-m'en-foutisme affiché s'est au moins conformé aux images véhiculées par la presse people. Et il n'est pas sûr qu'une bonne partie du public en demandait beaucoup plus.

Photographies: © Daniel Balmat © Montreux Jazz Festival Foundation

11/07/2008

Hype vs. Hype

Tg Tk The Gossip vs. The Kills Au grand jeu du buzz, la très soul Beth Ditto n'a laissé que des miettes à la poseuse VV.

C'était l'affiche "fashion" de la quinzaine montreusienne. Rien qu'à voir les looks parmi les spectateurs. Reines des magazines musicaux ces derniers mois, VV de The Kills et Beth Ditto de The Gossip partageaient la scène, dans l'ordre inversé de leur tournée commune de ce printemps. Ce qui était plutôt bien senti.

Aux Kills l'honneur de tirer les premiers et on ne se retiendra pas pour parler de pétard mouillé. Prisonnier d'un buzz qu'il ne désirait pas forcément, le duo anglo-américain assure le set, sans plus. Elle, joue la rockeuse hautaine. Lui, le gratteux autiste. Pour le reste, une boîte à rythmes assure l'habillage des arrières-plans. Le tout ne parvient jamais à dépasser sa formule minimaliste, peinant même à retrouver les quelques variations électroniques entendues sur disque.

Service minimum donc, mais qui suffit à faire illusion. Dans la salle on tape des mains. La guitare vrombit juste comme il faut. La voix à ce petit souffle de glamour trash. En somme, c'est un concert de rock. Juste un concert de rock. Répétitif, plutôt académique, à cent lieux d'un duo comme les White Stripes. Pas de quoi s'en relever la nuit.

Ce premier bilan inquiète au moment de découvrir The Gossip. La hype n'est elle faite que pour retomber? Non catégorique de Beth Ditto et son groupe dès l'entrée sur scène, démarrant en trombe sur une reprise des Talking Heads. La voix soul et criarde, la rythmique disco tendance martiale, le riff punk acéré et minimaliste, The Gossip évoque un Blondie pour le XXIème siècle. A une Betty Boop blonde répond une Cléopâtre XXL, mais la lubricité est la même, mi-sexy, mi-sulfureuse.

La suite du concert joue de la même palette. Mais quand The Kills se perd dans un sentiment constant de rewind-play, The Gossip avance, déboule ou explose. La différence tient en deux mots: Beth Ditto. La diva et son groupe ont plusieurs années d'anonymat dans les jambes. Ils savent donc gérer le buzz. Ou s'en foutent. Comme lorsque la reine de la soirée ose un Hey, That's No Way To Say Goodbye a capella, piqué au nez et au sourire d'un Leonard Cohen déjà sacré roi du Montreux Jazz.

En un peu plus d'une heure, The Gossip offre un concert plein de sueur et d'âme. Le public tape des mains à nouveau. Mais il y a une autre ferveur. Beth Ditto le sait, elle qui descend dans la fosse pour un unique rappel, Standing In The Way Of Control, déclanchant un mouvement sismique les bras levés. La petite bombe de l'Arkansas joue des coudes coincée dans les premiers rangs, scande son hymne l'air de rien, avant de remonter sur scène et de disparaître. La sortie manque de grâce, diront certains. Mais quel panache!

Photographies: © Daniel Balmat © Montreux Jazz Festival Foundation

10/07/2008

Les bonnes histoires des Raconteurs

Tr1 Tr2 The Raconteurs Festivals obligent, les (bonnes) plumes de L'Hebdo mettent leur grain de sel sur ce blog. Tel Michel Audétat qui nous raconte le combo de Jack White et Brendan Benson.

Est-ce qu'on allait se faire sucer le sang par ce Vampire Weekend servi en apéritif des Raconteurs, lundi soir, au Miles Davis Hall du Montreux Jazz Festival? Non. On s'est vite rendu compte qu'il n'y a pas grand-chose de saignant dans le rock aigrelet et frotté d'exotisme à bon marché (inspirations africaines, rythmes calypso…) que pratiquent ces quatre New Yorkais très propres sur eux. Au mieux, on pense aux Modern Lovers quand ils interprétaient Egyptian Reggae. Au pire, on dirait une bande son pour le Club Med ou Disneyland.

Vampire Weekend ne semble avoir été mis là que pour nous faire jouir mieux de la belle pâte sonore pétrie par les Raconteurs. Un peu de bruit pour commencer. Saturation. Accords écrasés. Grondements d'une basse gothique: lunettes d'écaille, longs cheveux noirs séparés par une raie au milieu, Jack Lawrence cultive le look du bassiste estudiantin à la Jack Casady (Jefferson Airplane), mais joue dans un style résolument prolétarien, comme s'il avait de la graisse plein les doigts. Avec le batteur Patrick Keeler, il assure la solide rythmique que les Raconteurs ont emprunté aux Greenhornes, un excellent groupe dont le patron de ce blog vous parlera sans doute un jour.

C'est parti. Consoler of the lonely très zeppelinien, Hold up du même tonneau… Les titres du dernier album, même débarrassés de leurs ornements comme les cuivres mariachi de The Switch and the Spur, font merveille sur scène. Le groupe prend ses aises, installe ses solos ou duos de guitare, digresse jusqu'à s'enfoncer dans un dédale psychédélique, mais finit toujours par retomber sur ses pattes et sur des refrains fédérateurs (Steady as she goes).

Jack White semble avoir fait le tour de ses White Stripes. Les Raconteurs renouvellent son énergie créatrice par la confrontation avec Brendan Benson, guitariste et chanteur lui aussi, mais avec des penchants power pop qui ne sont pas ceux de Jack White, d'une écorce nettement plus rugueuse. La musique balance entre l'un et l'autre, joue de cette tension, s'invente d'improbables équilibres pour les perdre aussitôt, et tout remettre sur le métier.

En réalité, il s'agit d'une fausse symétrie. Jack White a beau tenter la discrétion en s'éclipsant régulièrement au fond de la scène, sa personnalité remplit tout l'espace du Miles Davis Hall. C'est une boule d'énergie noire. Une voix écorchée, batailleuse, saisissante. Le concert se termine dans une intensité rare. On aurait aimé que plafond de la salle s'ouvre pour permettre à ce chat de gouttière de hurler sous la lune.

Les Raconteurs n'ont pas volé leur nom. Il y a un parti pris narratif dans cette musique qui visite, revisite, récapitule, donne de l'écho à des musiques d'hier, raconte une histoire qui est celle du rock. On aurait tort de leur reprocher cette mémoire et ce savoir-faire. Alors que la quête frénétique du nouveau apparaît souvent comme le meilleur moyen de finir dans l'académisme, les Raconteurs possèdent le don de créer des classiques instantanés.

Photographies: © Daniel Balmat © Montreux Jazz Festival Foundation

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