Ça commence par le chant du coq. Le cocorico bien crié. Puis les instruments font leur entrée pour une mélodie cadencée entre la marche et la polka. Enfin, une voix investit la mélodie. Brisée, éraillée, rugueuse, hurleuse.
Ça se passe chez mon meilleur ami. Le nom du chanteur m'est familier, je l'ai déjà lu, mais je n'ai jamais entendu sa musique. Sur la pochette du disque - une compilation répondant au titre mystérieux de Beautiful Maladies - il a des airs de rocker délavé, comme sortis d'un film de Jarmush, les lunettes noires masquant le regard paumé. La chanson s'appelle I'll Be Gone et sort du lot avec quelques autres (de mémoire Underground et Temptation).
Ça continue au magasin hi-fi du village où j'habite, le seul endroit que je connais à ce moment-là pour acheter des disques. Curieux, je commande l'album Frank's Wild Years dont est issu la chanson avec le coq. Quand le disque arrive, je suis impatient et je saute très vite vers les pites que je connais. Puis je le laisse tourner, une fois que je m'en suis lassé.
Ça se termine avec une chanson à boire, sur un piano déglingué. Innocent When You Dream. Une chanson de caniveau. Qui clôt le film Smoke, de Paul Auster. Auster, Waits mais aussi Jarmush et d'autres. Un panthéon de fin d'adolescence. Des artistes précieux qui resteront au moment de voir ailleurs. J'ai d'autres disques de Tom Waits aujourd'hui, certains meilleurs que Frank's Wild Years, mais il reste mon préféré. Parce que c'est le premier. Parce qu'il y a Innocent When You Dream et I'll Be Gone. Parce qu'il y a le coq.
Il faut bien commencer quelque part. Par une K7, par exemple. Avec un nom écrit dessus, dont on sait déjà qu'il va compter. Sonic Youth. Peut-être le meilleur parmi tous les noms de groupes de rock. Tout est dit en deux mots. Et déjà on aime ce groupe.
Ensuite, il y a une chanson. Un clip, avec un skate-boarder. Des guitares qui vrombissent, larsens distendus. 100%. Puis une autre. La batterie sautillante. Bulls In The Heather. Et une autre encore. Longue. Très longue. The Diamond Sea et sa mélodie chantée comme une cousine malsaine de Wouldn't It Be Nice (d'accord, à part moi personne ne voit le rapport).
Après ça, il faut bien commencer par un disque. Et quel meilleur choix que le dernier en date. Le douzième album du groupe, facile à trouver en rayon quand les grandes surfaces sont l'unique horizon d'une région. Sa pochette comme un collage mal fait, presque cheap. Un hamster. Une petite fille en rose, aux oreilles de lapin. Un bras collé là au-milieu.
A Thousand Leaves n'est vraiment pas le meilleur album de Sonic Youth. Mais c'est celui qui éveille le plus de souvenirs en moi. Parce que ça a été le premier. Et puis il y a ce début - Contre le sexisme - un râle de guitare qui croît, puis une voix, presque inaudible. Celle de Kim Gordon. Et cette fin. Heather Angel. Sa mélodie éthérée qui se disloque soudain, retrouve le larsen primal. Et même au milieu, on trouve quelques perles. Ce Hits Of Sunshine, pour Allen Ginsberg, interminable, comme Karen Coltrane. Un monde à découvrir à côté de la musique. Ou encore Hoarfrost et la voix rare mais familière de Lee Ranaldo.
Avec le temps, en réécoutant A Thousand Leaves, on se dit que le groupe était en recherche. Comme sur Ineffable Me et sa mélodie en germe sur Slaapkamers Met Slagroom, un an plus tôt. Un groupe qui se cherche, qui se perdra sur l'affligeant NYC Ghosts & Flowers deux ans plus tard, premier disque attendu fébrilement, une fois devenu fan. Un groupe qui trouvera finalement sa vitesse de croisière, entre fulgurances rock (l'impeccable (fausse) trilogie Murray Street, Sister, Rather Ripped) et virées expérimentales (les SYR records, les side-projects, etc.).
Et puis il y a un clip encore. Comme symbolique d'une jeunesse sonique dans le mur. Macaulay Culkin chez Harmony Korine, revenu de deux avions manqués. Une manière d'exorciser le crash qui menace? Peut-être. Du moins de l'éviter. Non, la jeunesse sonique ne dort pas.
C'est l'histoire d'une chanson, d'un disque et d'une fille. Dit comme ça on croirait une redite de la semaine passée, mais si on remet les choses dans l'ordre c'est une autre histoire.
Au début c'est une chanson seulement, sur une compilation du magazine Les Inrockuptibles. Waltz #2 (XO), d'un certain Elliott Smith. Malgré son titre, je ne réalise même pas qu'elle a un vrai rythme de valse. De même, je ne saisis pas l'histoire qu'elle raconte. Ou seulement de manière subjective. Elliott Smith parle de sa mère, j'y entends une fille, partie avec un autre ("That's the man she's married to now / That's the girl he takes around town"). J'écoute cette chanson jusqu'à l'usure, guettant l'apparition de l'album chez le disquaire local. Mais rien.
Puis en décembre je suis à Lausanne, pour les courses de Noël. Dans un magasin je trouve l'album et l'achète. Mais je suis un peu déçu. Je m'attendais à découvrir plein d'autres Waltz #2 et j'hérite d'un album hétéroclite, qui sautille d'une extrême à l'autre dans ses arrangements, malgré une autre valse (Waltz #1 dont la structure évidente me mettra la puce à l'oreille pour le rythme cadencé). Un album qui distille ses pépites au fil des écoutes seulement, une fois passé les titres plus dispensables, moins éclatants. Tomorrow Tomorrow d'abord, évidence et rampe de lancement à Waltz #2. I Didn't Understand enfin, final étrange, a capella, où le crépuscule prend des teintes légères.
La fille arrive un peu après, presque à la suite. Je suis à la montagne avec des amis, ma copine vient de me quitter et j'ai avec moi une cassette avec Waltz #2, que je passe et repasse inlassablement, play, rewin, play. Comme pour rester figé sur cette rupture, très cliché ("Just leave me alone / In the place where I make no mistakes).
Et puis une autre fille arrive et c'est un coup de foudre, de ces trucs qui n'arrivent qu'une fois peut-être. Une semaine comme une parenthèse, entre elle et elle. Une fille et une chanson. A la fin, je redescends de la montagne, je retrouve la fille qui m'a quittée, je lève le pied sur ma consommation de Waltz #2. Comme un retour à la normale. Avec un refrain lancinant, très cliché à nouveau ("I'm never gonna know you now / But I'm gonna love you anyhow").
Dis comme ça, l'histoire n'est pas formidable du tout. A peine intéressante. Mais ce n'est pas faute d'avoir essayé. Pendant des années, j'ai pris et repris la plume pour essayer de raconter ces quelques jours, avec la fille et Elliott Smith. J'ai même essayé de construire un texte sur un rythme de valse. Mais je n'ai jamais réussi. Peut-être parce que les histoires de quand on a 17 ans ne le sont qu'à cet âge-là.
Par contre, j'ai poursuivi mon exploration de l'univers d'Elliott Smith. Et sans cette obsession qui m'a fait comprendre de travers cette chanson, il n'est pas dit que je ne serai pas passer à côté d'un songwriter essentiel.
A la fin du printemps 1997, Radiohead n'était encore qu'un groupe de rock comme les autres. Pour nombre de journalistes, de fans ou pour l'adolescent de 17 ans que j'étais. J'avais chanté en fermant les yeux sur Creep, m'étais plutôt emmerdé sur Pablo Honey et avait bien aimé The Bends, fermé une nouvelle fois les yeux sur Street Spirit.
A la fin de l'été 1997, Radiohead était devenu, au choix, le meilleur groupe du monde ou le sauveur du rock.
Entre ces deux moments: OK Computer.
Pour ma part, je n'attendais pas ce disque avec frénésie ou impatience. J'avais beaucoup aimé l'inédit Lucky, paru sur la compilation Help, mais je ne m'attendais pas à un album radicalement différent de The Bends pour autant. Et puis il y a eu le premier extrait, Paranoid Android, et son clip réalisé par Magnus Carlsson. Une construction inouïe à mes oreilles - post-rock ou prog-rock entreraient plus tard dans mon vocabulaire - d'une mélodie entêtante transpercée de larsens explosifs à un final mélancolique à souhait avant une une ultime décharge électrique.
Autant dire que j'ai rapidement guetté l'album après ça. Et je n'ai pas été déçu. Comme beaucoup d'autres j'ai découvert en Radiohead un groupe d'exception que je n'avais pas décelé plus tôt. Décrire l'album titre par titre n'aurait aucun sens. Plutôt quelques sons: la basse bourdonnante d'Exit Music (For A Film), la voix synthétique de Fitter Happier, la guitare aérienne et obsédante de No Surprises.
Par la suite, ma passion pour Radiohead alla crescendo, malgré les trois ans d'attente avant Kid A (trois ans seulement? dans ma mémoire ils m'en paraissent six au moins!). Une passion nourrie par la capacité du groupe à étonner, à oser Je me souviens de sa prestation à Nulle Part Ailleurs, sur Canal +, quelques jours avant la sortie de Kid A. Morning Bells puis Idiotheque. Difficile de faire plus surprenant que cet orage électronique. L'émission à peine terminée, j'étais au téléphone avec ma copine de l'époque - fan elle aussi du groupe d'Oxford - prompt à commenter ce à quoi nous venions d'assister, à tirer les fils de l'album à venir.
J'ai cru revivre cette excitation l'automne dernier, avec l'annonce de la sortie d'In Rainbows. Mais la révolution s'est vite révélée un feu de paille. Rien de grave en fait. Dans l'intervalle, nombre de disques et de groupes sont devenus des passions de chevet, m'ont offert surprise et émotion, à la manière de Radiohead et de son OK Computer, qui fut un éveil au rock pour pas mal de gens à la fin des années 90.
C'est l'histoire d'un vieux 33 tours, d'une chanson et d'une fille. Allons-y dans l'ordre.
Un vieux 33 tours, donc, parmi les rares que possédaient mes parents (pour leur rendre justice, disons qu'on y trouvait aussi Meddley de Pink Floyd, le double rouge des Beatles et la B.O. du Lauréat par Simon & Garfunkel). Greatest Hits de Leonard Cohen. Il m'a tout de suite attiré à l'adolescence, mais je n'étais pas forcément encore prêt. Pour être franc, mon écoute se limitait le plus souvent à ses trois premières pistes: Susanne, Sisters Of Mercy, So Long Marianne. Puis, dès Bird On A Wire, je lâchais l'affaire et passais à autre chose, malgré la guimbarde.
Mon horizon de l'oeuvre de Leonard Cohen s'est longtemps limitée à ce tiercé. Jusqu'à ce que mon meilleur ami me fasse sauter directement de la piste 3 à la piste 8 (lui avait une version CD). Famous Blue Raincoat. Et d'un coup Cohen trouva une autre dimension. Je ne sais pas vraiment ce qui me charmait dans cette chanson, mais voilà que j'écoutais en boucle sa piste sur la face B du vinyl, avant d'acheter le CD à mon tour et de me plonger dans le livret pour tenter de décrypter le sens de la chanson.
C'est là qu'intervient la fille. Je vous fais grâce des détails, mais disons que l'affaire pourrait se résumer ainsi: j'avais 17 ans, je rencontrais une fille, nous flirtions, puis je la quittais, allez savoir pourquoi, pour la retrouver quelques jours plus tard au bras de mon meilleur ami, éperdument amoureux. Etrangement, je ne savais pas comment réagir. C'est bien moi qui l'avais quittée, non? Et s'ils étaient amoureux, où était le mal? Malgré tout, de la voir ainsi éveilla des sentiments nouveaux chez l'imbécile adolescent que j'étais. Et paf! J'étais amoureux. Un peu plus tard, la fille quitta mon ami. Il était à New York, elle le lui a dit au téléphone et il m'envoya une carte postale avec cette phrase tirée de Famous Blue Raincoat:
"Your enemy is sleeping and his woman is free"
Il avait beau m'écrire de New York, peut-être même à quatre heures du matin depuis Clinton Street, il n'avait pas de fameux imperméable bleu. Mais je ne peux m'empêcher aujourd'hui encore de greffer ce morceau d'histoire personnelle sur la chanson. Deux amis qu'une femme déchire avant de disparaître. Hmm... c'est un peu réducteur quand même. Le texte de Leonard Cohen a bien plus de mystère et de magnétisme que ce bref résumé, distillant ses énigmes par petites bribes. Et la chanson vaut tout autant pour sa mélodie, dépouillée, saupoudrée délicatement des quelques choeurs féminins.
Cet été, Leonard Cohen sera au Montreux Jazz Festival. Par chance, je devrais avoir un billet. Et même si le show n'est pas à niveau, il lui suffira de chanter Famous Blue Raincoat pour que je lui pardonne tout le reste.
C'est une maison noire dans le bleu de l'hiver. J'y viens par hasard, attiré par une chanson qui tourne en boucle, là où poussent les roses sauvages. On y parle de meurtres, de meurtres et encore de meurtres.
C'est étrange rétrospectivement de se dire que j'ai découvert Nick Cave avec son plus grand - et seul? - tube. Si j'étais né dix ans plus tôt, peut-être que Les ailes du désir de Wim Wenders m'auraient mis la puce à l'oreille. Vingt ans plus tôt? The Birthday Party, dans un club un peu crade. Dix ans plus tard? Grinderman, sur un site de peer-2-peer. En 1980? Where The Wild Roses Grow, Kylie Minogue, un grand échalas et basta.
Ce n'est pas très grave finalement, car Murder Ballads reste un joli album. Un peu plus sage peut-être, moins en marge, mais garni de chansons vers lesquelles je reviens aujourd'hui encore. L'épique Song Of Joy. La rageuse Stagger Lee. La dépouillée Henry Lee. Et même cette somptueuse Where The Wild Roses Grow.
Surtout, ce Murder Ballads m'a ouvert la porte d'une discographie gargantuesque. Sous la forme d'une K7 d'abord, empruntée à un ami. Face A: The Good Son. Face B: Do You Love Me? Une bande usée jusqu'à la corde. Puis un Live Seeds anthologique, en CD cette fois, et son coffret aux rideaux rouges, son album photos pour en apprendre plus qu'en 50 000 signes WikiPedia sur le Cave. Viendront ensuite toutes les autres choses, des apparitions au détour des films qui peupleront mon adolescence (magnétique dans Les ailes du désir, rigolo dans Johnny Suede), les albums originels (ah From Her To Eternity! ah Your Funeral My Trial!), les aventures des mauvaises graines (anecdotique Mick Harvey reprenant Gainsbourg, le choc Einstüzende Neubauten), jusqu'à une rencontre l'année dernière pour une interview période Ginderman dans l'arrière-salle d'un pub londonien.
Non, finalement ça ne change pas grand-chose d'avoir découvert Nick Cave grâce à Kylie Minogue. Vingt ans, dix ans, plus tôt ou plus tard, c'est avec la même passion frénétique que j'aurais exploré sa discothèque, embarqué à bord ou dans le rétroviseur.
Et comme je suis dans les souvenirs, un autre encore. En 2002, en visite à Morat pour Expo.02, j'ai retrouvé la maison noire dans le bleu de l'hiver, perdue au milieu de 35 autres chalets similaires. Une oeuvre de l'artiste suisse Jean-Frédéric Schnyder, dont Nick Cave avait emprunté l'un des tableaux pour la couverture de Murder Ballads. 35 chalets constamment menacé par une violence plus ou moins figurée, d'un décor de camp de concentration à la fausse quiétude de la forêt enneigée. Celle qui sous son vernis cache des meurtres jamais banals, dont Nick Cave a su chanter l'absurde atrocité.
Pendant longtemps, le seul moyen pour moi de voir des concerts fut le Paléo Festival. Le Montreux Jazz était trop cher, les salles près de chez moi trop rares (et peu enclines à programmer les artistes qui me faisaient rêver) et sans voiture, impossible de gagner Genève ou même Lausanne (je me souviens d'une annonce restée sans réponse sur le mur de mon collège, où quelqu'un cherchait une voiture pour aller assister à un concert de PJ Harvey - période To Bring You My Love - avec un certain Ben Harper en première partie - période Fight For Your Mind).
Par chance, mon adolescence eut lieu durant une période particulièrement faste niveau programmation du côté de Paléo. Pour exemple, cette soirée de l'édition 1996 qui réunissait Lou Reed, NTM, Beck et Ben Harper (tous deux encore fréquentables à l'époque).
Je crois que c'est Lou Reed qui me faisait le plus rêvé. L'aura de la légende. Pourtant, après quelques titres bluesy-électrico-chiants, je commence à m'emmerder sec devant la Grande Scène. Si bien que je décide de fausser compagnie au amis que j'accompagne pour aller faire autre chose (boire une bière par exemple). Verre à la main, clope au bec, j'explore le site et jette une oreille sous le Châpiteau. Sur scène, six types habillés de gris, l'air aussi dépressifs que leur musique. Et moi qui reste sous le charme du morceau. Puis du suivant. Et encore du suivant. Au final, je suis assis par terre en tailleur, la bière qui diminue, fumant clope sur clope.
Un coup d'oeil au programme m'apprend que le groupe s'appelle Tindersticks. L'achat du seul album disponible dans la boutique du festival m'apprend le lendemain que le premier morceau, celui qui m'a scotché sur place, s'appelle Jism.
Je ne pense pas exagérer en disant que c'est depuis ma chanson préférée. A tel point que mon exemplaire original de ce premier Tindersticks est rayé sur la piste 12, celle de Jism. C'est peut-être une coïncidence, mais je ne crois pas.
Démuni face à la voix pâteuse de Stuart Staples, j'ai longtemps cherché à décrypter ses paroles, imaginant plus que je ne comprenais. Jism était sans doute le prénom d'une femme et la chanson quelque chose de romantiquement triste. De spleenique même. Ce n'est que beaucoup plus tard, dénichant un dictionnaire d'argot anglais (slang) que je découvrais le vrai sens de "jism": foutre. Oui, foutre comme foutre.
La révélation ne change finalement pas grand-chose à l'affaire. Cette chanson reste mon classique, avec sa mélodie lancinante, son orgue hammond et son violon fait pour chialer, sa batterie milimétrée (admirez comme elle maintient l'édifice au milieu, lorsque la musique s'arrête).
Et le reste du disque n'est pas mal non plus. Comme une collection de bric et de broc, une brocante du songwriting. Plus de septante minutes durant lesquelles on passe par toutes les émotions. La pop de Nectar ou Patchwork, le rock crasseux de Whiskey & Water ou Milky Teeth, celui plus enlevé de Her ou City Sickness, la mélancolie gluante de Raindrops enfin, avant de finir comme par surprise sur le baroque The Not Knowing.
Un album gargantuesque, comme ne le seront plus jamais les disques de Tindersticks, plus cadrés ensuite, pour le meilleur (le second, Curtains), l'anecdotique (Simple Pleasures) ou le pire (Can Our Love). Un album idéal pour découvrir un groupe trop sous-estimé.
Si je respectais à la lettre le concept de cette rubrique, je parlerai ici de Closer et non de Permanent. Mais cela imposerait une sorte de bégaiement à ce blog. Parlons donc de l'étape suivante et laissons l'origine aux archives.
La première fois que j'ai vu le nom de Joy Division, c'était dans Les Inrockuptibles, à l'occasion d'un article pour la sortie de la compilation Permanent. Je lisais, j'oubliais.
La première fois que j'ai entendu le nom de Joy Division, c'était chez un ami, qui venait d'acheter Closer. J'écoutais, je restais fasciné.
Le premier disque de Joy Division que j'ai acheté, c'était Permanent, histoire de ne pas faire doublon avec le Closer de mon pote. She's Lost Control me toucha comme rarement une chanson l'avait fait jusque là.
Moins archéologue que Substance - précédente compilation qui piochait dans la période Warsaw - Permanent est une sélection idéale pour découvrir Joy Division et mesurer son influence et sa modernité. Les extraits d'Unknown Pleasures et de Closer sont plutôt bien choisis et on y retrouve également une bonne partie des maxis sortis en parallèle, égrenant de nombreuses chansons indispensables, de Dead Souls à Love Will Tear Us Apart, en passant par Atmosphere.
J'ai sans doute accompagner mes premières écoutes d'une lecture des notes de pochette. Mais je ne suis plus sûr et ne peux les relire, puisque ce disque est définitivement perdu pour ma discothèque (je l'avais prêté au bassiste du groupe avec lequel je chantais des reprises de Joy Division et il l'a perdu). Rapidement pourtant, j'eus besoin de plus. J'ai dû relire l'article des Inrocks puis j'ai profité d'un passage à Lausanne pour acheter Ian Curtis & Joy Division: Histoire d'une vie de Déborah Curtis. Une lecture qui a participé à ma fascination pour le groupe. Mais pas autant que la première écoute de Closer ou la découverte de She's Lost Control.
Avec sa rythmique martiale et digitale, sa ligne de basse vénéneuse et son chant marqué par une réverbe hantée, cette chanson investit un territoire qui ne ressemble à rien d'autre dans l'oeuvre de Joy Division. Anomalie sur Unknown Pleasures, She's Lost Control possède un son qui n'est pas exactement celui de Closer. Le canevas à la froideur synthétique se double à mesure d'une sauvagerie comme retenue, symbolisée par le grondement de la guitare à l'arrière-plan et des breaks au tribalisme milimétré.
Il y a dans ces trois minutes cinquante-huit une puissance malsaine qui renvoie aussi bien à la scène krautrock allemande qu'au premier Velvet Underground. Le tout sans imitation pourtant. Seule l'atmosphère est similaire. La musique, elle, ne ressemble à rien de connu, rien d'entendu depuis. Beaucoup de groupes ont cultivé l'héritage de Joy Division, mais aucun n'a su saisir l'effroi électrique de She's Lost Control, encore moins le reproduire.
Closer était un gouffre dans lequel je m'étais laissé tomber avec une simplicité adolescente et She's Lost Control le couloir sombre qu'on trouvait une fois arrivé au terme de sa chute. Une chanson dont on ne revient pas, pour un groupe qu'on ne pourra plus jamais quitter.
Je l'avoue d'entrée, je voulais ressembler à Jarvis Cocker quand j'avais 15 ans. Non, sérieusement. J'en ai passé des heures devant le miroir à singer la chorégraphie du clip de Common People. Sans compter mes piteuses tentatives de reproduire ce look de dandy délavé, un brin malhabile. Des vieilles vestes de costume de mon père à celle de mariage du grand-père d'un ami.
Plus tard en vieillissant j'arriverais mieux à reproduire le look et l'attitude de Jarvis Cocker. De meilleures vestes, une maladresse plus naturelle et une lassitude palpable, signe du dandy qui s'ignore - ou qu'on ignore. Et je me trouverais ridicule, mais finirais par m'en foutre.
Entre deux, il y aura eu Different Class, album étalon de la brit pop, classique indépassable d'un genre sur-estimé en son temps, sous-estimé aujourd'hui.
Commes les maxis étaient une denrée rare et que le téléchargement n'existait pas encore, j'ai passé l'été 95 à visionner et revisionner le clip de Common People, enregistré sur VHS. De juin à octobre, en attendant la publication de l'album. Autant dire que mon enthousiasme était grand au moment d'acheter Different Class, avant même de le glisser dans le lecteur CD. La suite ne ferait que nourrir un peu plus encore ce sentiment.
A l'exception du plat Bar Italia et de Pencil Skirt (chanson que j'ai mystérieusement toujours détesté), chaque piste de l'album fut pour moi un tube à un moment donné. Des maxis magnifiques (Common People, Mis Shapes, Disco 2000) aux étrangetés bienvenues (F.E.E.L.I.N.G.C.A.L.L.E.D.L.O.V.E., Monday Morning, I Spy), en passant par la mélancolie cynique (Underwear, Live Bed Show), j'aimais ce contrepoint fascinant entre mélodies synthétiques, comme insouciantes, et paroles caustiques. Une première pour moi qui ne connaissais encore les Smiths.
Aujourd'hui, rien n'a changé ou presque. Je reviens toujours aussi souvent à Different Class, avec une nette préférence pour le binôme Underwear/Monday Morning, sorte d'opposition mélodique (pop triste, pop ska) pour de mêmes lendemains matins avec gueule de bois. Comme si toute la puissance de ce grand album s'y trouvait résumée, à raconter toujours la même histoire avec une capacité unique à étonner à chaque fois.
Un vidéo clip à nouveau, que j'ai zappé au début. Et puis, à force de rotation, je me suis laissé prendre. Dans le désordre: une chanteuse vedette, un binoclard à lunettes, un homme à femmes à chapeau melon. Une seule personne.
Par-dessus, la mélodie soul, tempo lent, la voix cassée, si élastique à la fois. La basse lancinante, marquant le rythme, jusqu'au crash final, comme pour déstructurer le tout avant un dernier sursaut de la mélodie qui se perd dans le silence. Glory Box.
Acheté dans la foulée, l'album s'avère un bijou, original, jamais entendu. Quelques choses entre les B.O. de Bernard Hermann et de John Barry, entre le trip-hop et la soul, entre tensions électriques et mélodies feutrées. Les bourdons obsessionnels de Numb et Stangers, la classe mise à mal de Glory Box et Wandering Star, la détresse déchirante de Roads. Un classique, un vrai.
Plus tard encore, dans un aéroport, j'achète Les Inrockuptibles pour la première fois, puisque Portishead en fait la couverture avec sa chanteuse Beth Gibbons. J'y trouverai cent autres noms à découvrir mais surtout un écho à ce disque que j'écoute en boucle.
Suivra une histoire distendue. Un second album, un concert enfin près de chez moi, un album live avec des cordes, un album solo de Beth Gibbons. Une belle histoire. Et si Portishead a un peu mieux vieilli que Dummy, quelques écoutes me disent déjà que Third pourrait bien refaire le coup d'éclat et qu'il ne faut pas trop vite enfermé ce groupe unique dans un genre tombé en désuétude.
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