5 Portishead - Third (Go Beat! - 2008)

D'abord il y a eu le doute, l'inquiétude. Après dix ans de silence, que pouvait encore avoir à dire Portishead, héros involontaire d'un genre usé jusqu'à l'os, le trip-hop? Sans doute conscient de ces interrogations, le groupe de Bristol débute justement son troisième album par un morceau intitulé
Silence, aux sonorités brutes, industrielles, faisant patienter l'auditeur plus de 3 minutes pour entendre la voix de Beth Gibbons, coupant le courant subitement en fin de parcours. Ou comment déjouer les attentes. Après ça, toutes craintes sont dissipées. Et la suite peut s'apprécier pour elle-même. Krautrock numérique (
Machine Gun), post-punk tranchant (
We Carry On)
ou folk retro (étonnante respiration médiane avec
Deep Water), la palette de Portishead s'est élargie, même si restent quelques vestiges d'hier (
Hunter,
Plastic). Surtout, le groupe de Geoff Barrow est capable de concilier songwriting et production dans un même élan, passant d'une ligne de guitare acoustique à un bourdon synthétique (
The Rip), faisant naître la mélodie sous un déluge de percussions (
Magic Doors). En muant, Portishead n'a pas perdu son souffle soul et urbain, mais l'a rendu plus fascinant et inconfortable encore.
4 Arcade Fire - Funeral (Merge - 2004)
Pour saisir les vertus alchimiques de cet album, il suffit peut-être de lorgner vers ses admirateurs déclarés, Bono, Bowie, Byrne. Du premier, Arcade Fire retient un souffle héroïque jamais boursoufflé, capable d'enfanter un hymne fédérateur (Wake Up) comme un lyrisme éclatant (Rebellion (Lies)). Avec le deuxième, les Canadiens partagent un incroyable don pour les cocktails post-modernes, mélangeant les époques et les univers sonores avec brio, de l'indie-rock de Neutral Milk Hotel à la pop eighties de New Order (Neighborhood #3 (Power Out)). Du troisième, enfin, Win Butler et ses sbires héritent le refus de la facilité, la volonté de parfaire la mixture, l'art de saisir le monde en une chanson, bancal et bouillonnant (Neighborhood #2 (Laika)), sombre et révolté (Neighborhood #1 (Tunnels)). Et de réussir un disque atemporel, reflet d'une époque et de son passé, à cheval entre les genres et déjà tourné vers demain.
3 LCD Soundsystem - Sound Of Silver (DFA - 2007)
Post-punk synthétique ou post-funk synthétique ? On ne tranchera pas et c’est tant mieux. Pour son second album, James Murphy revisite à sa façon les musiques qu’il préfère, en DJ érudit qu’il est, passionné et passionnant. Les lignes de basse suintent un swing numérique, les rythmiques impriment des variations évolutives et quelques chœurs font pulser l’ensemble. Surtout, une production d’orfèvre permet à l’ensemble de tenir et de gagner en ampleur à mesure que l’album se délite, à mesure des écoutes également. De la longue ouverture Get Innocuous! à l’imparable North American Scum, du sommet All My Friends (petit frère contemporain du Ceremony de New Order, entre la cave et le dancefloor) à une déclaration d’amour enflammée mais critique à sa ville (New York I Love You But You’re Bringing Me Down), LCD Soundsystem condense 50 ans de musique dans ses cartes-son, de Sinatra à Joy Division, de Bowie à Blondie, de PIL à ESG.
2 Radiohead - Kid A (Parlophone - 2000)
Après avoir rallumé la flamme rock durant la décennie précédente, le groupe d’Oxford met en pratique son "Ok computer!" Les circuits intégrés et autres cartes-mère remplacent les guitares le temps d’une plongée dans des mondes numériques. Kid A, l’enfant clone, sanglote de façon robotique sur des plaines digitales, tandis que Thom Yorke invente le blues énervé des années internet (Idioteque) et le psychédélisme des ères virtuelles (Everything In Its Right Place). Reste que si la révolution électronique et la portée de cet album ont marqué les esprits, on aurait tort de n’y voir qu’une rupture, un saut dans un univers parallèle. Radiohead ne renie ni le rock - malgré ses cuivres, qu’est-ce que The National Anthem sinon morceau rock? - ni les guitares. Moins présentent, la six-cordes porte ainsi l’une des plus belles ballades du groupe, secondée par un déluge discret d’ondes martenot (How To Disappear Completely). Vécu comme une révolution à sa sortie, Kid A est avant tout un grand album, fruit d’un groupe alors au-dessus du lot, capable comme aucun autre de prendre le pouls d’une époque.
1 Wilco - Yankee Hotel Foxtrot (Nonesuch - 2002)
Et dire que cet album a failli ne pas voir le jour, refusé par Reprise avant d'être sauvé par Nonesuch! Rien que pour cette histoire - être viré par un sous-label de Warner avant d'être signé par un autre sous-label de Warner - Yankee Hotel Foxtrot mérite sa place tout en haut d'une décennie musicale où l'industrie a implosé, grenouille devenue boeuf. Mais ce serait faire injure à Wilco de ne retenir que l'anecdote. Cet album vaut bien mieux. Epaulé par les virtuoses-dynamiteurs Jim O'Rourke et Glenn Kotche, Jeff Tweedy y donne libre court à son inspiration et emmène son songwriting dans un grand huit aussi sinueux que direct. A l'image du sismique I'm Trying To Break Your Heart où malgré les multiples textures à l'oeuvre survit toujours cette ligne de fuite qui fait les chansons, les morceaux de Wilco trouvent ici l'équilibre entre production travaillée, dérapages surprenants et limpidité mélodique. Le tout sans se départir d'un canevas country-rock, traversé d'inflexions étrangères, de cuivres rutilants (I Am The Man Who Loves You) en tempo pop (Heavy Metal Drummer), d'une électricité légère (Ashes Of American Flags) à un violon bavard (Jesus etc.). Sans esbroufe ni forfanterie, Wilco réussit un disque plein, riche et accessible à la fois, inventif mais surtout généreux, évoquant un classique contemporain à la manière d'un grand disque des Beatles.
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