
C'est un communiqué de presse arrivé dans la boîte mail des médias suisses il y a une dizaine de jours. Les musiciens helvètes sont fâchés. Et sont plus d'une centaine à s'être réunis sous le nom Les acteurs de la scène musicale suisse. Parmi eux, de nombreux Alémaniques, tous styles et générations confondus (Yello, Stephan Eicher, Bligg, Sophie Hunger, Heidi Happy, DJ Antoine, DJ Bobo) et quelques Romands, qu'on compte sur les doigts d'une main, notamment Stress et Favez.
L'objet de ce soudain courroux? Le refus du Conseil fédéral d'aménager ou de réformer la loi actuelle sur le téléchargement. Une loi qui dit, pour résumer vite, qu'il est interdit de mettre à disposition sur internet des oeuvres dont on ne détient pas les droit, mais qu'il n'est pas illégal de télécharger ces dites oeuvres, mises à disposition illégalement. Un trou noir numérique, selon certains juristes. Une situation acceptable, pour le Conseil fédéral.
Si cette prise de position des musiciens suisses n'a pas fait grand bruit dans les médias - j'y suis tout de même aller de ma modeste contribution - elle a le mérite d'avoir mis en émois la petite Toile romande, ouvrant le débat entre internautes, musiciens et disquaires. Première surprise: tout le monde ou presque est d'accord. Seconde surprise: tout le monde ou presque est d'accord avec le Conseil fédéral. Et considère que la situation est très bien comme elle est, qu'il faut vivre avec son temps et que la musique n'a pas à être plus protégée qu'actuellement. Mieux, ces commentateurs avisés s'accordent à demander aux musiciens signataires de la mettre en veilleuse et de trouver de nouvelles idées s'ils veulent survivre.
Personnellement, je peine à avoir un avis ferme sur le téléchargement pirate. Le tout répressif façon ACTA me semble dangereux et dépassé, la licence globale difficilement applicable et le retour en arrière, impossible. De même, les errances et absuridtés des Majors du disque m'ont inspiré plusieurs billets d'humeur ces dernières années. Toutefois, je suis obligé de constater que celles et ceux qui défendent le téléchargement à tout va n'ont guère d'arguments massues pour justifier la gratuité de l'oeuvre d'un tiers, mais plutôt des excuses (les Majors nous ont volé pendant des années, l'industrie du disque n'a pas su voir venir le changement, les artistes n'ont qu'à se payer sur les concerts). Et qu'au final, pour une fois qu'on entend les musiciens d'ici s'exprimer, je suis plutôt prêt à me ranger de leur côté. Surtout qu'ils demandent uniquement l'ouverture d'une réflexion au monde politique et le droit d'y participer.
Reste que les réactions glânées çà et là ces derniers jours, notamment sur Facebook, me laissent un arrière goût étrange. D'abord, le constat d'un milieu musical suisse divisé, avec d'un côté les musiciens alémaniques et de l'autres les musiciens romands. Ceux qui peuvent gagner leur vie sur leur seul territoire - et ont donc intérêt à y protéger un peu mieux leur production - et ceux qui doivent s'exporter pour espérer, juste espérer, gagner quelque chose.
Ensuite, la découverte d'un milieu musical romand également divisé, avec d'un côté quelques musiciens "professionnels" et de l'autres beaucoup de musiciens "amateurs" (rien de péjoratif dans ces termes, ni de précis). Et, après réflexion, le sentiment d'une dérive bien helvétique, pays tranquille et confortable, où l'on peut pratiquer son art tout en occupant un job - alimentaire ou mieux - à côté. Et donc avoir le luxe de ne pas s'en faire de vendre 250 disques plutôt que 500 (pour reprendre ce que m'a dit un musicien, très sérieusement).
Enfin, l'impression d'une certaine hypocrisie à voir tous ces musiciens prêts à laisser leur musique en libre téléchargement et à expliquer aux geignards qu'il faut s'adapter et se réinventer. Des musiciens qui, pourtant, continuent pour la grande majorité à produire des disques grâce à des subventions étatiques ou privées, à les sortir grâce à des labels structurés ou associatifs, à les promouvoir grâce à des distributeurs ou des agences spécialisées. Plutôt qu'inventer un nouveau support à leur création ou à tenter le pari d'une licence Creative Commons (qui, bien sûr, les priveraient automatiquement de subvention et d'une promotion classique).
Une hypocrisie sans doute inconsciente, à en croire la levée de bouclier la plus forte provoquée par mes interventions dans le débat. Choqué d'entendre un disquaire défendre l'archaique loi actuelle, j'ai osé - crime de lèse-Majesté - rétorquer que sa position était aussi absurde que si j'appelais à cambrioler sa boutique. Aussitôt, je me suis fait taper sur les doigts, accusé d'appeler au détroussage d'un artisan. Et de rappeler, calmement, qu'un disquaire ne fabrique rien et est plutôt un commerçant. Et qu'un artisan, c'est par exemple un musicien... qu'on détrousse en téléchargeant sa musique sans son accord. Reste que l'expérience permet de constater que dès que la victime du crime à un visage, on tolère moins le dit crime.
Au final, ce post a pour but de répondre aux quelques internautes qui me demandaient l'ouverture d'un blog sur le sujet. Je n'ai ni le temps, ni le courage d'aller au bout de leur requête. Mais je propose déjà ce petit espace de discussion à investir, dans les commentaires de ce post. Et conclus avec deux observations.
La première: Je respecte l'avis des musiciens qui sont pour la gratuité et le téléchargement à tout va. Comme je respecte celui de ceux qui veulent protéger leurs oeuvres. Dans les faits, j'ai l'impression qu'il existe déjà des possibilité pour les premiers, en tête les licences dévelopéées sous l'égide Creative Commons, mais que rien n'est pour l'instant proposé pour répondre aux questionnements des seconds. J'ai donc de la peine à comprendre les réactions si nombreuses pour appeler les musiciens qui se sont exprimés le 1er mars à fermer leurs gueules et à vivre avec leur temps.
La seconde: Je remarque qu'on se dirige de plus en plus vers un monde où la musique serait une denrée gratuite et l'eau une denrée payante. Ce qui n'a rien à voir, mais je ne m'en réjouis guère quand même.
Les commentaires récents