Lui qui aimait les anglicismes, il avait quelque chose de "bigger than life", comme ils disent là-bas. Quelque chose d'un personnage. Lors d'une interview, pour la sortie d'Amours suprêmes, il avait déliré là-dessus, s'imaginant en héros d'un comic Marvel, façon Daniel Darc vs Dany Brillant.
Punk emblématique des eighties françaises, il restera l'interprète, avec son groupe Taxi Girl, d'un des meilleurs hits en français de l'époque, Cherchez le garçon. Avant de disparaître, entre projets passés inaperçus (une collaboration avec Bill Pritchard, notamment), année de dope et passage par la case prison.
Sa renaissance avait quelque chose d'inespéré. Un Crève-coeur salué, adulé même, un Amours suprêmes moins à la hauteur, mais émaillé de belles rencontres (Bashung, Wyatt), puis La taille de mon âme, qu'on n'aurait jamais pensé devoir être son dernier album.
Privilégié, j'avais pu le rencontrer un jour, pour une interview que je ne suis pas prêt d'oublier. Une belle rencontre, tout simplement, à fleur de peau, sur le fil, mais passionnante. Je vous la glisse à la suite de ce bref texte. Et comme beaucoup le célébreront à raison avec un peu de Taxi Girl ou de Crève-coeur, j'y ajoute un morceau rare, issu des années d'oubli. Un duo avec Diabologum en 1997. La rencontre de deux vies souterraines. L'hommage d'une nouvelle génération à un héros passé. L'éternelle curiosité d'un passionné de musique.
Daniel Darc & Diabologum - Et si nous n'avions pas été là l'histoire aurait été la même mais racontée par d'autre
* * *
Janvier 2008
Mi-décembre 2007, locaux d'Universal Music, Paris. Assis dans une petite salle de conférence, j'attends Daniel Darc, pour une rencontre à l'occasion de la sortie de son nouvel album, Amours suprêmes. Punk dans les années 80, perdu pour les années 90, le chanteur français connaît un retour en grâce miraculeux depuis 2004 et l'album Crève-coeur.
Le voici qui entre, accompagné de son manager et d'un employé de Barclay. Veste en jeans usée, liquette aux couleurs de l'I.R.A., cheveux épars gominés et silhouette voûtée, il pénètre dans la pièce d'un pas hésitant. Puis se fige et lève les yeux, ne me voit pas et soudain:
- Y en a quand même pas treize!
Silence gêné.
- Des chaises. Y en a quand même pas treize!
Le mec de Barclay le rassure, lui dit qu'il y en a quatorze. Le chanteur se calme. Puis reprend:
- Tu dis ça pour me rassurer, hein?
Il recompte alors, méthodiquement. Puis le compte est bon. Il me salue, s'assied en face de moi et attaque une canette de Coca. Il a mal aux dents. Il observe mon petit enregistreur, me demande conseil pour en acheter un. Sur la manche de son blouson en jeans, un tacon à l'effigie d'Elvis Presley. Je le lui fais remarquer.
- Tu veux voir ma carte?
Je fais oui de la tête, sans vraiment savoir à quoi il fait référence. De la poche de son pantalon, il sort un étui en cuir, l'ouvre sur la table. Dedans, une carte du fan-club français du King. Et une carte de prière. Un instant il la cache, puis la montre, sans plus développer. Le silence est un brin pesant. Je me lance:
- Quatre ans à peine se sont écoulés entre la sortie de Crève-coeur et celle d'Amours suprêmes. Alors qu'auparavant tu n'avais publié que deux albums solo en dix-sept ans. Tu travailles plus vite aujourd'hui?
- Tu crois? Je ne suis pas sûr. Deux albums en dix-sept ans. Peut-être. Mais ces silences n'étaient pas volontaires. C'est juste que personne ne voulait de moi. Voilà. Alors qu'aujourd'hui, avec Frédéric Lo, on peut travailler comme on veut.
Derrière son bout de table il s'est recroquevillé, gigote au rythme de ses phrases.
- Comment travaillez-vous ensemble?
- A l'époque de Taxi Girl, les autres trouvaient des suites d'accords. Et moi j'avais des textes que j'essayais de placer dessus. Ce qui fait que mes paroles ressemblaient plus à des nouvelles. Et que les mélodies étaient bizarres, parce que je n'essayais pas d'en trouver, mais m'adaptais à la musique. Avec Frédéric c'est un peu différent. Il amène des idées musicales. Mais j'en amène aussi. Et pour l'écriture, j'essaie de trouver des trucs. Enfin, je cherche plutôt. Je ne suis pas Picasso, je ne trouve pas. Par exemple, pour le prochain album, j'aimerais bien... Est-ce que je peux le dire... Allez, oui. J'aimerais bien écrire uniquement des sonnets.
Il s'enfonce dans sa chaise, remonte ses jambes, pose ses santiags sur la table.
- Est-ce que le fait d'écrire des textes pour d'autres te permet d'avancer dans ces recherches, d'expérimenter de nouveaux modèles?
- Non. Je ne crois pas. Enfin... J'écris pour des personnes. Je ne suis pas Gainsbourg. Ou plutôt, je ne suis pas Roda-Gil. C'est pas j'écris et puis je file. J'ai besoin que les gens soient intéressants. Si Carla Bruni me demandais un texte, je ne le ferais pas.
- Marc Lavoine, Thierry Amiel de La Nouvelle Star... Ils sont intéressants?
- Marc Lavoine c'est un mec bien. Vraiment. J'écouterai pas son ingérale à la maison, mais c'est un mec bien. Thierry Amiel, bien sûr que je ne cautionne pas l'émission dont il est issu. Mais je crois que c'est le petit côté pédé en moi qui a été attiré. Enfin, je dis pas qu'il est pédé. Il l'est pas. Mais il me faisait penser à moi jeune ou à Morrissey.
- Et Alizée, pour qui tu viens de faire deux chansons?
- Bon, là c'était plutôt de l'ordre du fantasme. Je me voyais Gainsbourg, je la voyais France Gall...
- Mais quand tu écris pour eux, tu t'adaptes à leur style ou tu travailles à ta manière?
- Je n'ai rien contre le fait qu'on me jette d'un projet, qu'on me refuse un texte. Pour Amiel, on m'a dit non au début. Qu'il était trop jeune pour chanter ça. Le texte parlait de remords et de regrets. C'était vrai. Alors je l'ai changé et c'était ok. Par contre, si on ne me dit rien d'intéressant, c'est différent. Quand on me dit c'est trop Darc, je ne sais pas quoi dire. Fallait demander à Dany Brillant.
- Pour que ce soit plus brillant?
- Ouais, voilà. Daniel Darc contre Dany Brillant, ça ferait un sacré Marvel Comics, non?
J'acquiesce et ris. Lui aussi.
- Dans l'autre sens, des musiciens comme Alain Bashung ou Robert Wyatt participent à ton nouvel album. Comment se sont passées ces collaborations?
- Je travaillais avec les producteurs d'Elvis Costello. Et on a parlé de Wyatt. J'adore Rock Bottom. Alors on l'a approché et il a dit oui. C'est un type tellement gentil, tu sais. Il est venu, a chanté et joué de la trompette, mais à la fin on a juste gardé la voix. La trompette collait mieux si je la jouais au synthé. Mais il m'a laissé l'enregistrement et je peux le réutiliser si je veux. Tu vois, avec les gens talentueux il y a toujours une grande générosité.
- Et pour Bashung? Vous étiez ensemble sur la tournée "Les aventuriers d'un autre Monde", avec Raphaël et Jean-Louis Aubert. Tu es un aventurier?
- Pfff. Le nom veut pas dire grand chose. Mais ce qui m'a plu, c'est de se retrouver tous ensemble sur scène. Comme dans les grands orchestres de jazz. Genre Jazz at the Philarmonic. Tu connais?
- Non.
- Il faut écouter ça, c'est incroyable.
Je grifonne le nom sur ma feuille de notes.
- Justement, en parlant de jazz, Amours suprêmes emprunte son nom au Love Supreme de John Coltrane. Pourquoi cette référence?
- C'est l'album que Coltrane a enregistré après être sorti de la dope et des addictions. C'est le sens que je voulais y donner. Mais je n'ai pas la prétention d'être aussi talentueux que lui.
Comme pour confirmer ce passé, voilà qu'il fait tomber la veste, dévoilant des bras aux multiples tatouages.
- Tu vois celui-ci? Le singe sur mon épaule... C'est pour symboliser le poids du manque quand t'es dépendant. "Monkey on the shoulder". Et celui-ci, sur mon bras? L'homme au bras d'or d'Otto Preminger...
Je regarde ses tatouages et il reprend en main la discussion. A son tour de poser des questions:
- Tu écoutes du jazz toi?
- Oui... un peu.
- T'aimes qui comme musiciens?
J'hésite, puis réponds timidement:
- Mingus, Melhdau, Jarrett, Miles...
Il n'écoute plus, puis s'exclame:
- T'aimes Jarrett!? Sérieux? Attends, tu vas pas me dire que t'aimes cette merde à Cologne!?!
J'acquiesce.
- Mais c'est pas du jazz. Et puis surtout, y a pas d'âme là-dedans.
J'essaie de défendre ce Köln Concert, mais en même temps je ne sais pas trop quoi dire.
- Enfin... j'ai jamais compris comment il s'en vend autant... Et Coltrane, tu écoutes?
Je suis obligé d'avouer que je connais peu. Une compilation. Un disque, une fois. Il commence à égrener les albums essentiels, une sorte de parcours initiatique pour l'inculte que je suis soudain. Pas de prétention pourtant. Juste des conseils. Je note, appliqué. Cherche une brèche pour rebondir. Heureusement pour moi, le voilà reparti sur A Love Supreme, l'addiction, la libération.
- Aujourd'hui tu es clean et protestant. Tu peux parler de l'importance de la foi pour toi?
- Si tu me poses des questions, je réponds...
- Ta conversion, d'où est-elle venue? Un long cheminement, une révélation, un satori...
- Tu lis Kerouac?
- J'ai lu quelques livres, dont Satori à Paris...
- C'est bien... A la base, j'ai été élevé dans la religion juive. Mais mon père m'a toujours laissé le choix et j'ai dit oui. Après, quand j'étais anarchiste, j'ai laissé tomber. La foi est revenue plus tard, vers 1996, au moment de la mort de mon père. Je l'avais mis dans un institut qu'il trouvait très bien, sauf qu'il craignait que ce soit trop religieux. Ce n'était pas le cas. Mais j'ai parlé avec une infirmière. Très gentille. Inbaisable. Mais très gentille, vraiment. On a passé une nuit a parlé de ma foi. Après la mort de mon père, on a pris rendez-vous, avec un religieux qui ressemblait à... euh... Maître Tuck... tu sais, le mec dans Robin des Bois.
- Frère Tuck?
- Exactement. Je lui ai parlé de mes problèmes face à la religion catholique. Genre les indulgences. Il me disait oui, mais... Enfin. Un jour il regarde son agenda et il me dit qu'il peut me convertir la semaine suivante. Là, ça m'a bloqué. On aurait dit qu'il me disait, on a un trou dans une semaine, donc on peut y mettre ta conversion... Après je me suis tourné vers une église protestante. Y avait une fille très belle, qui m'a présenté son mari, pasteur.
Le manager entre dans la pièce, signe que le temps est écoulé. Un signe de la main, pour dire 5 minutes encore.
- Je t'emmerde là, t'as presque plus de temps. Tu veux qu'on passe à autre chose?
Je lui dis que non, qu'il peut continuer.
- A ce moment-là, je croyais que la seule différence entre catholiques et protestants, c'était la Vierge. Lui m'a fait saisir les autres différences. Il m'a emmené dans un truc, genre La vie est un long fleuve tranquille, "Jésus, Jésus, Jésus revient", tu vois le tableau. Comme je tirais une drôle de tête, il m'a proposé un truc plus strict. Et puis je me suis fait baptisé...
Il se lève soudain. Me tourne le dos et remonte sa liquette. Sur sa peau, une immense croix, entourée de deux mains. Je regarde, mais ne sais pas quoi dire. Un instant, mes yeux accroche un panneau sur la croix, où apparaissent les lettres D.O.A. J'en profite:
- Qu'est-ce que ça veut dire, D.O.A.?
- Ah, ça...
Il me prend une feuille de papier, mon stylo et dessine, la main hésitante.
- D'habitude je travaille avec un feutre noir et du Tipp-ex...
Une croix, avec deux barre horizontale. Puis il en referme une. Y inscrit à nouveau les trois mêmes lettres.
- Death On Arrival. C'est aux Etats-Unis, quand tu as un accident. L'ambulance t'emmène à l'hôpital. Et ceux qui décèdent durant le trajet, on inscrit ça. D.O.A. : Death On Arrival. Je vais faire une exposition bientôt avec ces dessins. Je t'inviterai...
Le temps presse, les 5 minutes sont écoulées. Il termine son dessin, signe en haut, puis en bas: "LUV XOPHE - Daniel D." Puis me le tend:
- Tiens, tu peux le garder. Et même le réutiliser, comme la trompette de Wyatt. Si t'arrives le revendre, te gêne pas.
Il éclate de rire et je le remercie, quitte la pièce après lui avoir serré la main. Je m'apprête à quitter les locaux d'Universal, mais le voilà qui me rattrape:
- Dis, en échange du dessin, donne-moi le nom d'un truc jazz que je ne connais pas
- Euh...
- Mais pas un truc d'aujourd'hui. Un machin des années 50 ou 40.
Je repense à ma rencontre avec Robert Wyatt, l'été dernier. A une autre leçon de jazz:
- Mutt Carey.
- Mutt...?
- Carey. C'est Wyatt qui m'en avait parlé. Un trompettiste des années 20, d'avant l'ère des solistes.
- Mutt Carey...
- Son style est peu syncopé, presque archaique.
Je lui note le nom sur une feuille. On se sert à nouveau la main. Puis je repars. Laisse derrière moi la légende. Le dernier punk de l'Hexagone.





























Don't know Daniel Darc, but this is a lovely piece of musical writing! Enjoyed it thoroughly... even with my pitiful French (so pitiful that for a moment I thought he baptised you!). Bravo!
Rédigé par : meesh | 01/03/2013 à 08:57
Merci.
Il est beau cet entretien, comme était beau l'être Daniel, bancal et fulgurant à la foi(s).
Une lumière crue émanait de sa musique, une sincérité totale, presque dérangeante.
A la réécoute, Crève-Coeur est toujours aussi bon, si tendre, et fait encore plus mal.
Rédigé par : ludovic | 01/03/2013 à 12:22