Le Breton nouveau Cinq ans après "Les retrouvailles", Yann Tiersen retrouve les sommets grâce à "Dust Lane", disque osé et maîtrisé.
On avait un peu oublié Yann Tiersen. La faute à un virage rock mal maîtrisé, marqué par des collaborations ratées (Diams, Katel) et des concerts brouillons (immortalisés sur l'album On Tour). Certes, depuis le sympathique Les retrouvailles (2005, quand même), il y avait eu la B.O. de Tabarly, de bonne facture. Mais on s'était fait à l'idée que le Breton ne serait plus bon qu'en homme de l'ombre, capable de tirer Miossec du caniveau (sur l'honnête Finistériens) ou d'offrir un diamant ciselé à Sage Francis (le formidable The End Of times).
Belle surprise de découvrir cet automne Dust Lane, album surprenant et plutôt long en bouche. Aux première écoutes, on peine à retrouver ce qui faisait le charme de Tiersen (ses marottes, ses bricolages), happé par des compositions touffues, mais un brin impersonnelles. Puis, à mesure qu'on s'y plonge et s'y replonge, Dust Lane dévoile ses trésors mélodiques et composites, navigant loin des sentiers battus, à la manière d'un disque héritier des belles années d'Ici d'ailleurs (de Madrid à Bästard, en passant par... Yann Tiersen).
Au final, ce sixième album studio de Tiersen est peut-être son meilleur, loin des modèles (Kamen, Comelade) et des aspirations électriques maladroites. Ou du moins son plus osé, porté par les voix de Syd Matters et Matt Elliott, épaulé par les anciens musiciens de Gravenhurst. De quoi se motiver à décrocher le combiné, le temps d'un coup de fil à Leeds, où le Breton s'apprête à monter sur scène. Dialogue entre le soundcheck et la clope.
Cinq ans se sont écoulés depuis Les retrouvailles. Pourquoi ce si long silence?
Deux ans de tournée, deux ans de travail et une année à tourner l'album en attendant de trouver un label. Ce n'est pas plus compliqué que ça. Je voulais prendre le temps de trouver la bonne maison de disques. Et je trouvais idiot de ne pas faire de concerts.
Désormais, tu es signé chez Mute. Bon choix?
Quand ils m'ont contacté, j'étais super heureux. Et super fier. On a eu pas mal de propositions. Mute était le premier. Et le dernier. En plus, j'ai signé sur ANTI pour les Etats-Unis. Ce qui me permet d'être sur deux labels qui sont proches. Ou pas si éloignés. Comme Nick Cave.
Durant cette année de tournée, tu as beaucoup joué hors de la France. C'était important pour toi?
Je suis né en Bretagne, au bord de la mer. Donc ça m'a toujours paru normal de ne pas se cantonner à un territoire. Dès mes débuts, j'ai joué à l'étranger. Comme n'importe quel groupe dans le monde entier... à part en France. Il faut donc peut-être prendre le problème à l'envers. Ce n'est pas étonnant que je joue un peu partout. Ce qui l'est, c'est que la plupart des musiciens français ne jouent qu'en France. C'est souvent une volonté des tourneurs ou des maisons de disques, parce que c'est plus simple. Je trouve ça déprimant...
A l'issue de la tournée qui a suivi Les retrouvailles, tu as sorti un album live, On Tour, sur lequel on pouvait entendre plusieurs titres inédits. Mais on n'en retrouve aucun sur Dust Lane. Pourquoi?
Sans doute une volonté de passer à autre chose. Même si cela s'est fait comme ça, sans préméditations. Et puis c'étaient des titres écrits à l'origine pour Les retrouvailles. De la même manière, j'ai quelques morceaux en réserve qui datent des sessions de Dust Lane. A l'origine, je voulais sortir deux disques. Et finalement, je vais peut-être me contenter d'un EP, que je vais essayer de sortir avant 2015 (rires).
Ces dernières années, tu as aussi collaboré avec plusieurs autres artistes, de Miossec à Sage Francis, en passant par le projet This Immortal Coil. C'était quelque chose de nécessaire pour toi? Ou bien c'est l'occasion qui fait le larron?
Je n'ai pas de systématique. C'est à chaque fois différent. Par exemple, avec Sage Francis, il s'agit d'un morceau qui aurait justement dû figurer sur le second album que j'envisageais. Il m'a contacté un jour et je lui ai envoyé ce titre qu'on venait de terminer. Une semaine après, il m'a envoyé la maquette, sur laquelle il avait ajouté sa voix. Et voilà.
La plupart des musiciens français ne jouent qu'en France, parce que c'est plus simple. Je trouve ça déprimant.
Ce genre de collaborations t'ont-elles permis d'évoluer musicalement?
Disons qu'elles m'ont surtout permis de faire des pauses, que cela soit le disque avec Miossec, la tournée avec Orka ou la bande-originale de Tabarly. Et de revenir de façon fraîche aux choses, pour travailler dans le calme.
Dust Lane explore des univers musicaux nouveaux, par rapport à tes précédents disques. Est-ce une mue complète ou une évolution naturelle?
J'ai l'impression que les éléments qui composent cet albums étaient déjà présents dans tous mes précédents disques. Je ne pense pas avoir tourné le dos à certaines choses, ni changé pour le plaisir de changer. Dans un sens, Dust Lane ressemble à ce que je voulais faire depuis le début. Je conçois la musique comme quelque chose de très libre et d'instinctif, presque anarchique. Un espace où tout est possible. Sauf que c'est facile de le penser, mais moins de le réaliser. On se découvre des barrières et il faut apprendre à s'en libérer. Dust Lane me paraît un début, car je m'y sens beaucoup plus libre qu'auparavant. Mais pour y arriver, j'étais obligé de passer par tous les albums qui précèdent. Sinon, cela aurait été artificiel.
Reste qu'on a parfois l'impression qu'il y a un avant et un après Amélie Poulain. Comme si tu avais voulu tordre le cou à une certaine image qu'on t'aurait collé.
S'il n'y avait pas eu Amélie Poulain, on ne me poserait pas cette question. Et j'aurais eu la même évolution musicale, je crois. Mais le succès de ce disque a parfois été énervant. Je n'ai pas vraiment travaillé pour ce projet. A deux titres près, il s'agissait de morceaux déjà sortis avant. Comme une compilation. Ce n'est donc pas quelque chose pour lequel je me suis investi et qui m'aurait transformé. Et puis du jour au lendemain, il y a eu ce succès énorme. J'aurais dû être content. C'est un joli film, même si ce n'est pas forcément ma tasse de thé, et cela a mis en lumière mon travail. En même temps, Jean-Pierre Jeunet a choisi plusieurs morceaux à l'accordéon, ce qui les a déformé, une fois extraits des albums dont ils faisaient partie. C'était un peu réducteur. Heureusement, pas mal de gens sont allés fouiller plus profond dans ma discographie. Et d'autres ne l'ont pas fait. Ce qui fait que j'ai pu sentir parfois des spectateurs déçus lors de mes concerts, comme s'ils étaient venus pour entendre Amélie Poulain. Mais bon, c'était surtout en France. On aime bien les étiquettes ici...
L'un des titres les plus marquants de Dust Lane est sans doute Palestine. Quelle est l'histoire de ce morceau?
J'ai terminé la tournée des Retrouvailles par deux concerts à Béthléem et Gazza. Et cela m'a énormément marqué d'être confronté à cette réalité. Je dirai même qu'en tant qu'être humain ça a changé ma vie. C'est une réalité dure et un conflit qui mène le monde. Je voulais donc en parler sur mon disque... et ne pas en parler en même temps.
C'est pour ça que tu as choisi d'épeler le nom, mais de ne pas le prononcer?
Exactement. C'est un sentiment très personnel. Et un problème très complexe. Je n'avais pas envie de dire de conneries. Et je me suis dit que la façon la plus simple et la plus pure était d'épeler ce nom. Car même le dire aurait pu être pris comme quelque chose d'agressif.
Sur "Palestine", je n'avais pas envie de dire de conneries. Et je me suis dit que la façon la plus simple et la plus pure était d'épeler le nom.
Tu n'as pas eu envie de collaborer avec des musiciens palestiniens? Ou israéliens?
J'en ai eu envie au début. J'avais même pris contact avec des musiciens israéliens. Mais ça ne s'est finalement pas fait, pour des questions d'emploi du temps. Et je me dis que c'est peut-être mieux, qu'il n'y avait pas besoin de ça pour donner une caution au morceau.
Comment as-tu eu l'idée de fare appel à Matt Elliott pour ce morceau?
J'avais travaillé avec lui sur le projet This Immortal Coil. Et j'ai pensé à lui pour lire un texte d'Henri Miller sur Chapter 19, car j'avais besoin de quelqu'un qui s'approprie le texte. J'aime bien l'idée d'un narrateur et sa voix colle parfaitement. Il était le chanteur idéal pour épeler le mot Palestine.
Et sur les autres titres, comment as-tu envisagé les voix?
J'avais envie d'une sorte d'effet choral. Quelque chose de naturel, qui corresponde à ma musique. D'une certaine manière, on peut dire que sur cet album, les voix sont utilisées à égalité avec les instruments.




























Merci pour cet entretien !
Je n'ai jamais réellement écouté Tiersen, la faute à Amélie qui me collait le bourdon.
Chaleureux et contrasté, riche des passions et qualités de son auteur, Dust Lane me servira de doudou pendant la froide saison. Un album sincère, personnel et profond.
La vidéo est belle et touchante, et le lien avec la jeunesse du label Ici d'Ailleurs me parait très pertinent ; Christophe tu es très affuté en cette fin d'année ...
Rédigé par : sittin'pretty | 12/11/2010 à 16:18