Arnaud Fleurent-Didier Chaînon manquant entre Katerine et Vincent Delerm, pour la plume et la voix, le Français de 35 ans évoque plutôt Sébastien Tellier pour ses musiques.
Et si c'était l'album que la chanson française attendait pour trouver un nouveau souffle? En tout cas, il tombe bien, au moment de débuter une nouvelle décennie. Concassant 40 ans de musique en Hexagone, La reproduction lorgne aussi bien du côté de Gainsbourg (le thème de cordes obsédant de France Culture) que de Sébastien Tellier (les sonorités surannées), du côté de Vincent Delerm (le spleen du trentenaire contemplant ses charentaises) que de Katerine (l'ironie du trentenaire contemplant le monde qui l'entoure).
Aux commandes de cet album remarqué, Arnaud Fleurent-Didier, 35 ans, n'est pas précisément un nouveau venu. Même si beaucoup le voient ainsi. En 2004, son premier album Portrait du jeune homme en artiste avait séduit les amateurs de chanson inventive. Quant à son label French Touche, il fait le plaisir des mélomanes avec, notamment, ses "Chansons de poche". Finalement, ce n'est que justice que le succès s'offre enfin à Arnaud Fleurent-Didier.Et rappelle que la France n'est pas que la patrie de Bénabar et Cali. Petite causerie avec le principal intéressé:
Après toutes ces années de musique, qu’est-ce que ça vous fait d’être considéré comme le nouveau jeune premier de la chanson française?
Paradoxalement, je ne vois pas trop de différence avec mon activité passée, car j’ai toujours pris les choses de manière pragmatique. Par exemple, j’ai découvert le monde du disque comme un scientifique qui apprend d’abord comment faire un CD, puis comment communiquer autour en montant un label et en le faisant distribuer. Cet apprentissage indé me permet aujourd’hui d’appréhender les choses de manière très posée. En plus, j’ai beau être sur une Major (Sony), on est en pleine situation de crise. Ce qui permet de faire les choses de différemment, de manière raisonnable, sans excès. Ce qui fait qu’au final je suis tenté de dire qu’il n’y a pas de différence.
Il y en a tout de même une: désormais, on vous entend en radio et on vous voit sur les plateaux de télévision.
C’est vrai et c’est étrange. Une grande maison de disques a accès aux plateaux télé grâce à un travail de lobbying. Au début, j’ai un peu appréhendé cette situation, imaginant qu’il y avait plein de pièges. Je me suis ainsi demandé comment serait accueillie une chanson comme France culture. Mais rapidement j’ai été rassuré. Le public des émissions de variétés n’a pas pris la chanson comme un OVNI. Et l’a même parfois mieux reçu qu’un public plus branché et pointu, qui soupçonnait un calcul derrière tout ça.
Depuis sa sortie, France culture a amené de nombreuses réactions, positives ou négatives, jusqu’à trouver une résonnance particulière dans une période marquée par le débat sur l’identité nationale. Vous vous attendiez à ça?
Dès la mise en ligne de la chanson en juillet, j’ai été surpris par la façon dont les gens se sont approprié une histoire assez intime à la base. Puis, en y repensant, je me suis rappelé qu’au moment de terminer l’album et d’organiser les chansons entre elles, je voyais La reproduction comme un disque de crise, qui ne pouvait pas sortir après que le CAC40 soit remonté. Même si finalement, il est déjà bien remonté aujourd’hui… Mais bon, c’est aussi 2010, le début d’une nouvelle décennie, ce qui colle bien également. Car c’est un peu un disque de mutation, ce qui explique qu’on s’y intéresse ou qu’on se l’approprie.
Au moment de terminer l'album et d'organiser les chansons entre elles, je voyais "La reproduction" comme un disque de crise, qui ne pouvait pas sortir après que le CAC40 soit remonté.
Indépendamment des fluctuations du CAC40, la crise culturelle perdure. Ce que vous qualifiez d’intime correspondrait-il aux interrogations d’une ou de plusieurs générations?
Evidemment, il s’agit plus d’une crise de repères ou d’une crise de valeurs. Et les différents artistes que je rencontre ou côtoie ont également cette envie de parler de vaches maigres dans leurs créations.
En déroulant sous forme de liste une sorte d’héritage familial dans France Culture, que vouliez-vous dire?
J’avais envie de dresser un constat neutre de ce que je savais du monde. Ou de ce que savait le héros du disque. L’idée était de mettre en scène son désarroi et son incapacité à être adulte ou responsable, comme porte d’entrée de l’album. Un état qui empêche d’imaginer une suite, d’aller de l’avant. Par contre, je n’ai jamais eu envie de faire un texte critique. Alors qu’il est fréquemment interprété ainsi, comme une charge contre les soixante-huitards, une sorte de rap revanchard.
Une interprétation qui peut encore être accentuée par des chansons comme Mémé 68 ou Pépé 44.
C’est vrai, mais je ne fais qu’y jouer sur des clichés. Surtout, je ne suis pas assez connaisseur de ces périodes pour être critique. J’ai juste envie de les interroger comme quelqu’un qui débarque, qui pense à mai 68 quand on parle de gauche, à Pétain quand on parle de droite. Et pas à l’UMP.
Finalement, les gens s’approprient peut-être France Culture car c’est une critique de mai 68 plus acceptable que celles lancées par Nicolas Sarkozy?
Oui, c’est une hypothèse intéressante. Même je ne suis pas le premier à remettre en question cette période. Et Nicolas Sarkozy non plus.
Dans la chanson La reproduction, vous parlez d’une chanson entendue un jour, face à laquelle votre sentiment varie. Vous vous en moquez, puis vous l’aimez. Quel regard portez-vous sur la chanson française actuelle?
Je suis assez perplexe, même s’il peut arriver que certains titres me plaisent. Mais je n’a pas de passion, je ne me sens pas engagé là-dedans. Les musiciens que je fréquente ne font pas de chansons habituellement et évolue souvent dans un champ très éloigné du mien. Quant aux stars de la chanson française d’aujourd’hui, je ne les fréquente pas trop et elles ne me touchent pas plus que ça.
Dans mes gênes, il y a un truc français qui remonte de manière involontaire. Ce qui est assez étrange.
Musicalement, on sent dans votre album un mélange de sonorités qui renvoient aussi bien à la pop des seventies qu’à des structures plus proches de la chanson. Est-ce un choix délibéré ou cela correspond-il simplement à votre background?
C’est un peu des deux. Mais je n’intellectualise pas trop. Quand je construis un album, tout s’organise dans un flux continu, du titre aux thématiques. Ce qui est drôle, c’est qu’en travaillant sur cet album qui explore mes racines, l’époque d’où je viens, je me suis pris d’amour pour la musique des années 70. Ce n’est pas nécessairement celle qui m’a marqué, car je ne l’écoutais pas, mais c’est celle que j’ai dans les gênes. Je suis revenu tard à la musique de mon enfance. Et j’ai découvert que beaucoup des chansons que j’aimais dataient de 1974 exactement, voire même du mois de ma naissance.
Reste qu’il y a quelque chose de très français dans votre musique, renvoyant aussi bien à Gainsbourg qu’à Vincent Delerm, à Katerine qu’à Sébastien Tellier.
Un éditeur chez Sony m’a récemment dit qu’il aimait bien mon disque car c’était de la World Music qui vient de France. J’ai trouvé ça étonnant, mais plutôt signifiant. Surtout qu’il étayait son propos en décortiquant l’album, comme la progression harmonique de Mémé 68 qu’on ne peut qu’écrire qu’en France, selon lui. Mais c’est quelque chose de très instinctif chez moi. Dans mes gênes, il y a un truc français qui remonte de manière involontaire. Ce qui est assez étrange. Comme le fait que cette idée reviennent constamment dans ma musique, avec un album intitulé Chansons française (NDLR : avec le groupe Notre Dame) ou un titre comme France Culture. On va croire que je suis un chanteur Front National à force (rires).
Alors que vous dites avoir voté Bayrou à la dernière présidentielle. Ce qui tendrait à faire de vous un chanteur centriste...
Je me suis fait piégé, c'est sorti dans une interview, mais je ne cherchais pas à faire du militantisme. En fait, comme je n’ai pas de conscience politique imposée par mon background ou mon milieu social, je la construis à chaque événement politique. Et dans le débat de 2007, François Bayrou était la personnalité la plus convaincante, dans son discours comme dans sa position. Surtout, j’étais sensible à sa manière d’amener les choses, de défendre son propos. D’une certaine manière, il était moins dans la représentation que les autres. En plus, il était souvent pertinent dans ses propositions. Ce qui faisait un tout qui s’imposait. Après, on ne peut pas dire que je sois centriste. Mais je ne comprenais pas le réflexe du milieu artistique de choisir la gauche pour contre Nicolas Sarkozy. Ségolène Royal m’apparaissait comme un miroir de Sarkozy, incapable de faire entrer les valeurs de gauche dans le débat.
Arnaud Fleurent-Didier
La reproduction
Columbia/Sony
www.arnaudfleurentdidier.com
www.myspace.com/arnaudfleurentdidier
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