Le beau Serge Privé de fumée sur les affiches de "Gainsbourg vie héroïque", le chanteur est privé de musique par ses biographes et autres adorateurs.
Pauvre Gainsbourg! Le sort s'acharne sur lui une fois de plus en ce début d'année. La loi Evin efface la fumée de cigarette qu'il recrache, des petits malins brûlent des billets pour se sentir provocateurs et même Joan Sfar oublie ses oeuvres maîtresses au moment de raconter sa vie à l'écran.
Avec Gainsbourg vie héroïque, le dessinateur français réussit ainsi un conte onirique et inventif, pour les meilleurs moments, un pénible exercice d'illustration pour les pires. Jusqu'à faire paraître le temps long et rendre la pourtant délicate Valse de Melody quasi insupportable. Un comble!
Et dire que ça démarrait bien. En imaginant Gainsbourg enfant, dessinant et enfantant un double de carton, Sfar parvient une heure durant à s'absoudre des sirupeux Ray et Walk The Line. Mieux, il arrive même à éviter les écueils de Saint-Germain des Prés, donnant à Vian les traits de Katerine, imaginant un petit déjeuner préparé par les Fères Jacques. Chapeau bas.
Jusqu'à ce que son Gainsbourg se heurte à la réalité. Et devienne notre Gainsbourg, celui des hit-parades, des magazines et du grand écran. Là commence le calvaire de Sfar. Face à des histoires cent fois entendues - son amour pour BB, son amour pour Birkin, ses sucettes pour France Gall - le cinéaste en herbe enchaîne les clips longuets, forts d'une esthétique vintage, mais bien creux au final. Les actrices cabotinent, les tubes s'enchaînent et on a comme l'impression de regarder une nuit Gainsbourg sur M6, entre vidéo-clips et images d'archives.
Du grand écran au petit il n'y a qu'un pas, que franchit avec insouciance la dernière partie du film. Las, on retrouve le Gainsbourg des best-of de l'INA (la Marseillaise poing levé devant les paras) et on se perd dans un épisode maintes fois entendu d'Un jour un destin. Jane s'en va, Serge va mal, traîne aux Bains douches et rencontre Bambou.
Au final, le conte annoncé tourne au biopic longuet et démonstratif. Un demi-échec, me direz-vous. Oui. Sauf qu'à ce problème narratif s'ajoute un problème mélodique. De Gainsbourg, Sfar retient un best-of classique et feutré. Et fait surtout l'impasse sur les grands disques du maître. L'homme à tête de chou n'est prétexte qu'à un clip façon mickeymousing, où un Gainsbourg à tête de chou va se faire raser la couenne chez une shampouineuse. Quant à Histoire de Melody Nelson, malgré l'envahissante valse qui sert de gimmick au film, elle n'a droit qu'à un dialogue (le double de carton demandant à bébé Charlotte comment elle s'appelle, une voix répondant "Melody...Melody Nelson") et une mention (quand Jane lui demande s'il va travailler sur son grand disque). C'est un peu court, comme dirait l'autre.
Surtout quand on connaît l'histoire de ces deux albums - et de quelques autres aussi - mal perçus à leur sortie, mal aimés, redécouverts outre-Manche et outre-Atlantique ensuite, influençant une nouvelle pop anglo-saxone, avant de gagner leurs lettres de noblesse en France. Sans oublier l'importance qu'ils eurent pour Gainsbourg lui-même, celui-là même qui considérait la chanson comme un art mineur et rêvait de l'emmener ailleurs.
Alors que les Américains redécouvrent une fois encore Histoire de Melody Nelson (réédité chez Light in the Attics), que Beck et d'autres s'y abreuvent, la France - et par extension sa vassale Suisse-romande - se prend une fois de plus les pieds dans le tapis du culte maladroit, hésitant entre Gainsbarre et l'année érotique, le formol et la provocation. Un culte erratique, en somme, si partagé qu'on est en droit de s'interroger.


























Ah yes, enfin une critique qui dit ce que beaucoup ont ressenti, si j'en juge par mon entourage. Et encore, même la première partie est quand même assez boiteuse: entre un acteur qui joue Gainsbourg enfant comme un pied, une Fréhel comme échappée d'un film de Jeunet et une absence totale de densité psychologique, je trouve que la presse français a été honteusement complaisante. Merci Christophe d'apporter un peu d'indépendance de vues à ce concert de louanges surjouées.
Rédigé par : Fauve | 05/02/2010 à 13:13