Je suis venu vous voir Dès ses débuts sur scène, Mano Solo chantait sa mort à venir. Mais on avait fini par le croire plus fort qu'elle.
La dernière fois que j'ai écouté Mano Solo c'était à Rennes, par hasard, en route pour les Transmusicales. Une fille nous avait proposé de faire le voyage avec elle pour rejoindre le Parc Expo et dans sa voiture, parmi les cassettes en vrac, j'en avais repéré une de Mano Solo, La marmaille nue. Soudain, je me replongeais 15 ans plutôt, à l'adolescence.
A cette époque, on découvrait tout. On écoutait Brel et les Beastie Boys, Blur et Barbara (on aimait bien la lettre B). Mais Mano Solo avait quelque chose d'autre, de plus fort. Ses textes et sa voix nous le rendaient plus proches, plus en phase avec le temps. Tandis que ses mélodies piochant dans divers styles - du rock au jazz klezmer, de la chanson réaliste au flamenco - rythmaient nos premiers pas de mélomanes libérés des dictats de MTV.
Surtout, il y avait sa maladie. Le SIDA. Elle nourrissait ses textes et gonflait l'émotion éprouvée. Il se savait condamné et nous tremblions avec lui, de rage plus que de peur, comprenions ses cris de colère face à cette mort sur l'épaule et l'impossibilité d'envisager un futur. "Et les gens m'aiment parce que je meurs à leur place", chantait-il. Ou parce qu'il vivait à notre place? Persuadés qu'il ne vivrait plus longtemps et bien décidés à ne pas nourrir les regrets de parents qui avaient manqué Jacques Brel, mon meilleur ami et moi avions organisé une expédition pour le voir sur scène, à l'occasion d'une date en France voisine. Un ami équipé d'une deux-chevaux rouge nous accompagna et nous découvrîmes notre "héros" en chair et en os.
Quelques années plus tard, au sortir du gymnase, je n'écoutais plus Mano Solo, sauf pour le souvenir. D'introspective, sa musique avait mué en révolutionnaire, souvent simpliste, adepte de certaines grosses ficelles. Et j'étais parti voir ailleurs. Jusqu'au jour où il présenta un concert dans la salle de spectacle attenante à mon ancienne école. Le chanteur de mon adolescence sur les lieux-mêmes de cette adolescence. Impossible d'y faire faux bond. Surtout que quelques heures avant le concert, je le croisais dans un café du village. Il était assis à la table voisine de la mienne et j'hésitai longuement avant d'oser l'aborder. Il me rembarra sans autre forme de procès, sec et un peu cruel. L'adolescence était bel et bien terminée et avec elle cette manie étrange de faire d'un grand artiste un grand homme dans son imagination.
En apprenant la mort de Mano Solo ce soir, tous ces souvenirs me reviennent. Et le souffle que nous avait donné cette découverte à l'époque, essentielle parmi d'autres pour nous pousser à écrire, certains amis et moi, à créer à notre tour, même maladroitement. Je repense à La marmaille nue et aux Années sombres, deux albums que j'aurai usé jusqu'à plus soif. Je repense à cette voix, cette présence, cette énergie noire, rageuse, pleine de mélancolie. Je repense à un artiste qui aura compté comme une poignée dans ma vie, même si je ne l'écoutais presque plus ces dernières années. Et je repense à ses mots: "Tant que quelqu'un écoutera ma voix, je serai vivant dans votre monde à la con". Mano Solo chantait sa mort depuis tellement longtemps, qu'on avait fini par le croire increvable. Peut-être que certaines de ses chansons le seront.




























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