Par Michael @ Hemlock Smith
Dans une année où l’on sort soi-même un disque, on écoute les albums des «autres» de manière assez étrange et jamais sans émotions contradictoires; indifférent quand le disque est trop loin de ce que l’on fait, jaloux quand c’est manifestement meilleur, triomphant (rarement) quand c’est par hasard moins bon… mais toujours empli d’un doute profond : «et si c’était CE disque que j’aurais dû faire… ?»
Il est donc évident qu’il n’y a qu’un seul album que j’ai écouté 600 fois cette année, mais il est tout aussi évident que je ne peux pas en parler…motus donc.
Sachant aussi que d’autres se chargeront très bien des disques majeurs de cette année (dans le désordre: le Bill Callahan, le Antlers, le Andrew Bird et le Antony and the Johnsons), je choisis consciemment de peser la touche SKIP sur ceux-ci, conscient cependant de leur grande valeur…
Sachant aussi que certaines galettes m’énervent, mais que je les aimerais peut-être demain (comme le Grizzly Bear et le Flaming Lips), je choisis donc de mieux les digérer pour l’instant…
Sachant aussi que certains de mes artistes préférés ont sorti des albums excellents, mais qui ne sont juste pas leurs meilleurs (Joe Henry ou JP Nataf), je choisis aussi de les disqualifier, le cœur lourd, mais c’est la règle du jeu…
Mon disque de l’année sera donc le Truelove’s Gutter de Richard Hawley. Et quand j’y pense, je crois que c’est simplement parce que, dans une époque où l’énergie juvénile et le côté «bricolo-branquignol» de certains groupes est célébré mondialement, dans un monde où c’est la prétention énorme de Radiohead qui fait des émules et non leur génie, je désespère parfois parce que j’ai du mal à trouver quelqu’un qui sache encore écrire une CHANSON! De ce fait, le 5ème album de ce troubadour britannique tombe à pic. Non seulement, il écrit 2-3 des plus belles et des plus tristes ritournelles de l’année, assumant entièrement l’empreinte profonde que lui a laissé Elvis Presley, mais il réussit à les rendre tellement intemporelles qu’on a l’impression qu’il s’agit de reprises, de classiques réinterprétés. Il invente donc, sans crier gare, de petites perles qu’on écoutera encore à la radio dans quarante ans, ce qui n’est sans doute pas le cas de la majorité des albums de cette cuvée 2009.
Puis, quand on regarde l’album de plus près, on remarque trois choses qui font de cette œuvre un très grand disque :
-Richard Hawley fait lui-même exploser le format «chanson» dans trois très longues suites minimalistes et étouffées, où la répétition fricote avec la lenteur, joue avec notre frustration pour nous laisser, à la fin, profondément émus (c’est le cas dans le chef d’œuvre absolu de l’album, le titre Remorse Code). Dans ces méandres ressurgit le spectre de Scott Walker, un des héritages les plus profonds de la musique anglaise des 50 dernières années.
-Richard Hawley est un grand guitariste. Le son de son instrument est chaud, doux et pourtant dynamique. Surtout, comme peu d’instrumentistes de valeur savent le faire, il attend parfois trois minutes dans un morceau avant de planter ses premières banderilles, forcément jubilatoires. Ce triomphe d’économie est à souligner deux fois.
-Richard Hawley emploie sur ce disque parfois jusqu’à dix musiciens en même temps, et on croit en entendre que trois, les autres se fondant dans l’ambiance avec une délicatesse rare. Dans un monde où la vitesse, l’énergie et l’aspect «djeune» sont devenues des valeurs incontournables et décident du succès d’un titre (je rappelle ici qu’énormément de stations de radio appliquent aujourd’hui des barêmes ultra-restrictifs : un morceau sans batterie, dépassant les 3 minutes 30, avec une intro trop longue et sans refrain accrocheur ne passera tout simplement JAMAIS!), l’attitude de Richard Hawley, qui signe un manifeste de lenteur (dans le tempo ET le minutage), de retenue et de beauté calme, est donc en même temps extrêmement courageuse et totalement suicidaire.
Les vrais punks ne sont jamais ceux que l’on croit. La plupart des groupes qui seront en tête des listings de cette année sont finalement formatés sans même le savoir. Le vrai punk de 2009 a 50 ans, s’inspire d’Elvis et de Scott W. et se fout de la reconnaissance qui, époque oblige, ne viendra pas, du moins pas en ces terres. Chapeau bas!


























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