Dans la presse actuelle, la critique se cantonne parfois à sa portion la plus congrue. Le tour d'un disque en 350 signes, exercice de style et de voltige. Cette semaine Bad Lieutenant.
Fâché avec le bassiste Peter Hook, Bernard Sumner s'est trouvé de nouveaux acolytes. Et a eu le bon goût de changer de nom, oubliant New Order pour Bad Lieutenant. Il porte ainsi seul l'opprobre de ce condensé de brit-pop estampillé années 90, tout juste bon à sonoriser une bluette télévisée pour adolescents. Les héros fatiguent parfois...
Bad Lieutenant Never Cry Another Tear Triple Echo/Universal
A en croire les réactions à l'un de mes récents statuts Facebook, mes "amis" aiment mes rédemptions. Donc j'en fais profiter mes lecteurs également.
Oui, je l'avoue, j'ai peut-être été un peu dur avec Fanfarlo, qualifiant un peu vite le groupe anglais de campistron d'Arcade Fire. Oui, Reservoir vaut mieux que cette accusation de mimétisme. On y entend aussi un peu de Beirut et de Sufjan Stevens (aïe, la tentation du jugement mimétique me reprend).
Plus sérieusement, Reservoir est un album sympathique. Et Fanfarlo un bon groupe, sans doute. Qui, à la manière de certains de ses aînés, digère un savoir musical encyclopédique. Mais n'a pas le souffle irrésistible d'Arcade Fire ou la science affûtée de Deerhunter. Restent quelques belles chansons, quelques beaux moments et quelques belles reprises aussi, comme cet hommage aux airs de pastoales au A Minor Place de Bonnie 'Prince' Billy. La preuve après leur version de In The Aeroplane Over The Sea de Neutral Milk Hotel que Fanfarlo a bon goût. Et ça, c'est déjà beaucoup.
De belles funérailles En racontant l'histoire d'amour funèbre d'un homme et d'une femme atteinte d'un cancer des os, The Antlers livre un des albums majeurs de 2009.
The Antlers - Two
En ce jour d'anniversaire de la chute du mur de Berlin, on conviendra que le rock a mieux su tirer parti des enterrements que les Etats du Vieux continent. Alors que la fin du bloc communiste n'aura permis que l'avènement du néo-libéralisme, les morts en vrac auront donné naissance à quelques grands album, de Back in Black d'AC/DC à Funeral d'Arcade Fire, en passant par Songs for Drella de Lou Reed et John Cale ou Electro Shock Blues de Eels.
Conscient de cette tradition, l'Américain Peter Silberman s'est inventé un décès tragique pour signer avec son groupe The Antlers un des disques qui devraient rester parmi les plus marquants de 2009. Mais rassurez-vous: comme pour les albums cités plus haut, il s'agit avant tout de raisons musicales et non d'une poussée de nécrophilie.
Concept album assumé, Hospice raconte l'histoire d'amour tragique entre un homme et une femme atteinte d'un cancer des os, alternant couloirs d'hôpital et solitude d'appartement. Passé la gênante interrogation de savoir comment on invente ce genre d'histoire, ce second album de The Antlers - mais premier à débarquer dans nos bac - fascine par sa puissance mélodique, la variété de ses influences et des directions empruntées, sa fragilité bricolée, inhabituelle dans une oeuvre fermée de la sorte.
Dès le premier titre, on passe le sas d'entrée d'un univers singulier. Un long silence, un bourdon lointain qui croît, jusqu'à l'oppression. La suite alternera chansons et bruits inquiétants du genre, n'atténuant la claustrophobie de cette construction que par des blancs étranges entre certaines pistes - démarche volontaire ou pressage approximatif, la question reste ouverte. Surtout, plutôt que de se perdre dans les méandres du concept album, The Antlers se laisse une réelle liberté, jouant des diverses inflexions d'un songwriting sensible, passant de passages obligés (un prologue, un épilogue, notamment) à des petites perles d'indépendance, chansons parmi les meilleures entendues cet automne (en tête Two et Bear).
A cette architecture fragile s'ajoute une palette musicale large, comme à contre-courant de l'année écoulée. Si The Antlers emprunte parfois au bruitisme d'un certain shoegazing ou au lyrisme d'un certain rock indé (en tête Arcade Fire),il ne sombre jamais dans le mimétisme, mais préfère picorer puis accomoder ses graines selon ses propres règles. Sans vraiment innover, mais sans copier non plus, Hospice s'impose à mesure des écoutes comme un album pop équilibré, fatalement poignant, incroyablement persistant et étonnamment riche. De quoi récolter quelques lauriers mérités.
Alice au pays des Stooges Poétiques, narratifs ou totalement en vrille, les récits dessinés de "Rock Strips" racontent un rock'n'roll Hall of Fame très personnel. Dommage que les playlists qui les accompagnent le soient moins.
Sur le papier, l'idée était belle: un dictionnaire du rock dessiné et raconté, parfaitement subjectif. Sur le papier, le résultat est un peu moins beau: bravo pour les dessins (enfin, la plupart), mais quelle manque de parti-pris pour ce qui les accompagne. Réunissant une trentaine de dessinateur sous la direction de Vincent Brunner, Rock Strips déçoit par son manque d'audace... musicale!
Au menu, pourtant, quelques grands noms, connus pour leur mélomanie avancée (en vrac, Luz, JC Menu, Serge Clerc) et pas mal d'autres moins connus, libres de se lâcher et de faire leur preuve. Mais si le trait ose (du minimalisme onirique de Morgan Navarro aux délires de Li-An, en passant par les volutes lettrées de Killoffer et le plongeon dans une pochette de Stanislas Gros), le choix musical reste frileux. Au point de transformer Charles Berberian en héros pour avoir oser ramener Elton John à ce banquet dont les invitations semblent avoir été postées par Rock & Folk pour les deux premiers tiers (disons jusqu'à The Stranglers), tandis que Les Inrocks auraient complété l'affaire (de New Order à LCD Soundsystem). Le livre a beau se vanter dans sa conclusion de ne pas avoir convié Bob Dylan, force est de constater que le reste du rock'n'roll Hall of Fame est de la partie, sans morveux pour les empêcher de radoter en rond.
Pire que cette tiédeur des choix toutefois, c'est l'impersonnalité crasse des playlists accompagnant chaque portrait qui termine de décevoir. Si les biographies idoines tiennent souvent la route, entre faits incontournables et écarts de style assumés, le listener digest tient le plus souvent du "Greatest Hits" et autre "Best Of" vendu dans le commerce. Un exemple? Radiohead. Sur 20 titres proposés, on compte pas moins de 15 singles, auxquels s'ajoutent 2 extraits de Kid A (Everything In Its Right Place et Idiotheque, bien sûr), 2 de In Rainbows et Where You End And I Begin. Pas une face B, pas un titre méconnu, alors que la discographie du groupe d'Oxford fourmille de petites merveilles du genre... Un autre exemple? Nick Cave. Deux titres de Birthday Party, 11 titres du "Best of" du groupe (sur 16, quand même) et les singles de lancement des quatre derniers albums.
Passé ce coup de gueule de compositeur de playlist compulsif - et oui, on se refait pas - Rock Strips reste plaisant, surprenant souvent et même mieux parfois. Les planches ont beau être inégales, on ne s'ennuie jamais vraiment et on craque plus d'une fois. Mes coups de coeur perso? L'amitié inattendue entre Luz et LCD Soundsystem, les Pixies en catalogue à monter soi-même, Metallica décrypté chevelu par chevelu et Elton John en gorille rejoignant les Stooges sur scène. Les bédéistes ne font pas forcément de bons playlisteurs, mais leur trait rattrape parfois l'affaire. C'est déjà ça.
Une fois n'est pas coutume, transformons ce blog en écran de cinéma. Et découvrez - si ça n'est pas déjà fait - le très bon documentaire de Grant Gee consacré à Joy Division sortie en 2007, méchamment passé inaperçu lors de sa (maigre) sortie en salles en Suisse cette année (bravo tout de même aux valeureux Spoutnik à Genève et Zinéma à Lausanne).
Leonard à l'Île de Wight Bien entouré, le chanteur canadien y donne un concert historique... qui dormira 39 ans dans les tiroirs de Columbia avant d'offrir (enfin) un album live valable à une discographie en dents de scie.
Leonard Cohen - It Seems So Long Ago, Nancy
Est-il encore possible d'être surpris par une sortie de disque, à l'époque de l'information continue, des mails promotionnels en rafales, des blogs qui tirent plus vite que leur ombre et des magazines et webzines qui crient au génie après trois mesures à peine? Est-il encore envisageable de pénétrer dans un magasin de disques et de tomber sur une rondelle inattendue, dont l'existence même vous aurait échappé?
Heureusement, oui.
Flânant dans les rayons d'une grande surface il y a quinze jours, je suis ainsi tombé nez-à-nez avec un disque de Leonard Cohen que je ne connaissais pas, accroché à une tête de gondole. Un concert enregistré à l'Ìle de Wight il y a 39 ans et resté inédit jusqu'ici. Passé la suspicion d'avoir à faire à un pirate - ils pululent en ce moment, étonamment - je me rue sur l'objet, qui pourrait bien rendre justice à une discographie riche en albums live, mais pauvre en véritables réussites. Exception faite de l'hétéroclite Live Songs de 1974 que dire en effet de Fields Commander Cohen (enregistrement dispensable de la tournée 1979) de Cohen Live (affreuse meringue à synthés baveux mélangeant des concerts de 1988 et de 1993) ou du récent Live In London (sorti cette année comme un souvenir d'une tournée historique mais sans plus)?
Heureusement, Leonard Cohen Live At The Isle Of Wight 1970 corrige le tir.
Et pourtant, ce n'était pas gagné d'avance. Incendies, violences et spectateurs plus rock que folk (Kris Kristofferson et Joni Mitchell ont été sifflés) laisse craindre le pire pour Cohen lors du festival de l'Île de Wight, qu'il doit conclure. Comme le rappelle ce paragraphe tiré de La vie de Leonard Cohen de Ira B. Nadel:
"Le groupe ne montera en scène qu'à quatre heures du matin, succédant à Jimi Hendrix, qui a mis le feu à la scène. (...) Un vrai incendie s'attaque au stand. Les organisateurs doivent réveiller Cohen, qui arrive en pyjama et en imperméable et prend vingt minutes pour accorder sa guitare. Puis, ayant revêtu une veste safari et un jean, il commence à chanter. Le groupe joue dix-sept chansons, au ralenti - ils ont prix du Mandrax. Leonard récite trois poèmes, très lentement."
Le public en restera hypnotisé. Silencieux, respectueux, il écoute Leonard Cohen chanter, jouer, réciter ou encore l'interpeler parfois, entre deux chansons ou au milieu de celles-ci même (sur The Partisan notamment, où il fait de ses spectateurs d'un soir ses amis de lutte). Quant à l'enregistrement lui-même qui sort (enfin) aujourd'hui, il dépasse les espérances. Même si certaines pistes ont déjà été entendues plus tôt (Tonight Will Be Fine sur Live Songs et Sing Another Song, Boys sur Songs Of Love And Hate) on reste surpris par la beauté et la maîtrise de l'ensemble. Naviguant entre folk et country, Cohen est au meilleur de son art, à l'image de la première triplette d'albums aux airs de classique qui fournit la majorité des chansons jouées sur l'Île de Wight. Rehaussés d'arrangements légers (voix et instruments variés), ces airs brillent avant tout pour leur noyau le plus simple - le fameux binôme guitare/voix - si plein de similitudes et si variés à la fois.
Une manière de saisir - enfin - ce que pouvait être Leonard Cohen sur scène à son acme, poète chantant au sens premier du terme, roi de la mélancolie, de l'émotion glacée et d'une dramaturgie pince-sans-rire à la fois. Comme lorsqu'il introduit It Seems So Long Ago, Nancy en toute fin de concert.
"Yeah, the song about Nancy, that's a good idea! I want to sing this song for Nancy... It was in 1961... She went into the bathroom and blew her head off with her brother shotgun. And in those days, there was not that kind of horizontal support. And she was right where all of you are now but there was no one else around to light their matches..."
Leonard Cohen Live At The Isle Of Wight 1970 Columbia/Sony
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