Leonard à l'Île de Wight Bien entouré, le chanteur canadien y donne un concert historique... qui dormira 39 ans dans les tiroirs de Columbia avant d'offrir (enfin) un album live valable à une discographie en dents de scie.
Leonard Cohen - It Seems So Long Ago, Nancy
Est-il encore possible d'être surpris par une sortie de disque, à l'époque de l'information continue, des mails promotionnels en rafales, des blogs qui tirent plus vite que leur ombre et des magazines et webzines qui crient au génie après trois mesures à peine? Est-il encore envisageable de pénétrer dans un magasin de disques et de tomber sur une rondelle inattendue, dont l'existence même vous aurait échappé?
Heureusement, oui.
Flânant dans les rayons d'une grande surface il y a quinze jours, je suis ainsi tombé nez-à-nez avec un disque de Leonard Cohen que je ne connaissais pas, accroché à une tête de gondole. Un concert enregistré à l'Ìle de Wight il y a 39 ans et resté inédit jusqu'ici. Passé la suspicion d'avoir à faire à un pirate - ils pululent en ce moment, étonamment - je me rue sur l'objet, qui pourrait bien rendre justice à une discographie riche en albums live, mais pauvre en véritables réussites. Exception faite de l'hétéroclite Live Songs de 1974 que dire en effet de Fields Commander Cohen (enregistrement dispensable de la tournée 1979) de Cohen Live (affreuse meringue à synthés baveux mélangeant des concerts de 1988 et de 1993) ou du récent Live In London (sorti cette année comme un souvenir d'une tournée historique mais sans plus)?
Heureusement, Leonard Cohen Live At The Isle Of Wight 1970 corrige le tir.
Et pourtant, ce n'était pas gagné d'avance. Incendies, violences et spectateurs plus rock que folk (Kris Kristofferson et Joni Mitchell ont été sifflés) laisse craindre le pire pour Cohen lors du festival de l'Île de Wight, qu'il doit conclure. Comme le rappelle ce paragraphe tiré de La vie de Leonard Cohen de Ira B. Nadel:
"Le groupe ne montera en scène qu'à quatre heures du matin, succédant à Jimi Hendrix, qui a mis le feu à la scène. (...) Un vrai incendie s'attaque au stand. Les organisateurs doivent réveiller Cohen, qui arrive en pyjama et en imperméable et prend vingt minutes pour accorder sa guitare. Puis, ayant revêtu une veste safari et un jean, il commence à chanter. Le groupe joue dix-sept chansons, au ralenti - ils ont prix du Mandrax. Leonard récite trois poèmes, très lentement."
Le public en restera hypnotisé. Silencieux, respectueux, il écoute Leonard Cohen chanter, jouer, réciter ou encore l'interpeler parfois, entre deux chansons ou au milieu de celles-ci même (sur The Partisan notamment, où il fait de ses spectateurs d'un soir ses amis de lutte). Quant à l'enregistrement lui-même qui sort (enfin) aujourd'hui, il dépasse les espérances. Même si certaines pistes ont déjà été entendues plus tôt (Tonight Will Be Fine sur Live Songs et Sing Another Song, Boys sur Songs Of Love And Hate) on reste surpris par la beauté et la maîtrise de l'ensemble. Naviguant entre folk et country, Cohen est au meilleur de son art, à l'image de la première triplette d'albums aux airs de classique qui fournit la majorité des chansons jouées sur l'Île de Wight. Rehaussés d'arrangements légers (voix et instruments variés), ces airs brillent avant tout pour leur noyau le plus simple - le fameux binôme guitare/voix - si plein de similitudes et si variés à la fois.
Une manière de saisir - enfin - ce que pouvait être Leonard Cohen sur scène à son acme, poète chantant au sens premier du terme, roi de la mélancolie, de l'émotion glacée et d'une dramaturgie pince-sans-rire à la fois. Comme lorsqu'il introduit It Seems So Long Ago, Nancy en toute fin de concert.
"Yeah, the song about Nancy, that's a good idea! I want to sing this song for Nancy... It was in 1961... She went into the bathroom and blew her head off with her brother shotgun. And in those days, there was not that kind of horizontal support. And she was right where all of you are now but there was no one else around to light their matches..."


























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