Moonfall Plus lucrative sera la chute, plus bête sera le culte: Wacko Jacko n'était peut-être pas le plus fou de tous.
Cinq skieurs sur une montagne chilienne dansent sur la chorégraphie de Beat It. De la Bretagne à Istanbul en passant par Kuala Lumpur, des centaines de personnes s'apprêtent à reproduire le ballet de Thriller. En vidéo sur le net, des miliers de quidams se succèdent pour un Moonwalk sans fin. Avec la mort de Michael Jackson, l'humanité en a repris pour 50 ans, à grands coups d'hommages mimétiques, moins touchants que pathétiques, moins spontanés que bien orchestrés. Des scènes répétées à l'infini dont on voudrait nous faire croire à l'originalité, voire au naturel. On a le droit d'en rire.
Le problème de tout ce cirque, c'est qu'à l'hommage bon enfant s'ajoute une entreprise commerciale qui confère au génie en cette période de crise. Ou comment convaincre des millions de personnes à travers le monde de grever leur budget mensuel pour une icône qu'ils avaient, au choix, oubliée, reniée ou salie. C'est fort, non? De ceux qui rachètent Thriller une énième fois à ceux qui ont réalisé à l'annonce du décès du King of pop qu'il leur manquait une compilation du bonhomme - peut-être avaient-ils un meuble à caler - on se rue dans les magasins de disques. Comme un galop d'essai avant de piquer un sprint vers les salles de cinéma qui projetteront durant deux semaines le best of des répétitions d'une tournée qui n'aura jamais lieu.
"Depuis qu’il est mort, il n’a droit qu’à de jolies photos. Pendant
quinze ans, la presse nous a abreuvés de photos où il avait une tête de
monstre. Et comme si tout le monde se sentait coupable, on a vu
réapparaître l’image de la petite biche, qu’il était vraiment." L'observation émane d'Etienne Daho et vaut ce qu'elle vaut. La culpabilité d'une humanité trop prompte à brûler ceux qu'elle a aimés n'explique pas à elle seule l'hommagite aigüe qui frappe la planète - enfin, la planète qui a le temps de se soucier de ce genre de choses - depuis trois mois. Mais pourquoi alors?
En prenant langue avec ceux dans mon entourage qui ont allumé un cierge pour Bambi - j'exagère un brin, oui - comme en écoutant ceux grimés à la télévision, des larmes baveuses strillant leur masque blanc, il semble que Michael Jackson soit un symbole. Mieux: le symbole d'une époque. Soit. Et après? Grâce à ce symbole, semble-t-il encore, une génération entière peut soudain se reconnaître en génération. Voilà qui est mieux. Ou pire. Parce que si une génération qui a connu la chute du communisme, la naissance d'internet, la crise économique et l'élection d'un Noir à la Maison Blanche doit attendre la mort de Wacko Jacko pour se reconnaître en tant que génération, ça fout un peu les foies. A se demander qui de Jacko ou de ses fidèles est le plus marteau.
Et quand bien même, cette "génération" n'aurait-elle pas mieux à faire qu'à singer les chorégraphies du chanteur décédé? C'est bien joli de se sentir rattaché au monde tout d'un coup, encore faut-il y être en contact avec lui plutôt que de se rêver les deux pieds au-dessus du sol en un Moonwalk cosmique. J'avouerai pour part voir en ces manifestations moutonnières un coup de marketing viral à la puissance rare: donnez à vos futurs clients les clefs des canaux de diffusion (Facebook, Twitter, Youtube, etc.), ils les utiliseront pour vous fabriquer gratuitement une campagne si efficace qu'ils seront les premiers à mettre la main au porte-monnaie une fois le boulot accompli.
Dans un passage d'Alice au pays des merveilles, Lewis Caroll fait dire à son héroîne que si le monde n'a aucun sens, rien ne nous empêche de lui en inventer un. Ce qui est toujours mieux que d'attendre que la mort nous en fabrique un, aussi inutile qu'imposteur, non? Mais bon. On va m'accuser de cynisme, de condescendance ou de je-ne-sais-quoi encore, pour oser condamner cet incroyable engouement réunissant les gens des 5 continents autour d'une figure qui fut toute sa vie durant un idéaliste exemplaire... Ne me restera plus alors qu'à partir pour le Vercors, sauter à l'élastique, histoire de me faire mon hommagite aigüe personnelle et trouver un sens à ma vie.
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