Tête causante Avec son numéro de pantin désarticulé, David Byrne n'en disait-il pas plus sur notre monde que Michael Jackson?
Peut-être avez-vous aussi eu l'impression d'assister à un moment de folie collective mondialisée en ce début d'été. Je fais bien sûr référence à la mort de Michael Jackson. MJ pour les fidèles. Wacko Jacko pour les mécréants. Bien avant notre RF national (mais oui, Rodger), Bambi (un autre surnom encore), incarnait un objet de culte globalisé, tour à tour Peter Pan puis Capitaine Crochet de quelques décennies tournées vers l'excès et la surenchère. De là à en faire un Jésus contemporain, il n'y a qu'un pas que beaucoup ont franchi à la course depuis ce fatal 25 juin. Preuve s'il en fallait encore que la religion n'est jamais très bonne, qu'elle soit bigote ou qu'elle soit pop.
Pire pourtant que cette canonisation d'outre-tombe - ou sanctification du zombie - je suis resté bouche bée face à cette fine analyse entendue çà et là: avec la mort de Michael Jackson, les années 80 se terminent. Vous imaginez? Sérieusement, tous ces pauvres gens restés bloqués dans les eighties, écoutant des groupes aux rythmiques synthétiques, aux costumes fluo, aux synthétiseurs en forme de guitares. Brrrr... Pour peu on dira que leur Jésus ressemblait plus à un gourou dans l'attente de sa soucoupe volante pour rentrer chez lui (oui, E.T. était un autre surnom encore de MJ). Et nos croyants de se retrouver prisonniers d'une secte rigide, ne croisant plus leurs amis qu'une fois par décennie, à l'occasion d'un revival partagé pour ses si marrantes années 80.
Et ça tombe bien, puisque cet été Arte s'offre un revival eighties. Avec des images d'archives du Montreux Jazz Festival et de concerts de l'édition 2009, de Third World à Alice Cooper (ce qui tombe bien, bis). Au milieu de cette grille estivale, plusieurs portraits d'artistes de l'époque également, du repoussant (Bon Jovi, Falco) à l'attendu (Madonna, Prince et, of course, MJ). Et perdus là-dedans, quelques vrais beaux moments musicaux, tel 101 de Depeche Mode signé D.A. Pennebaker ou Stop Making Sense des Talking Heads filmé par Jonathan Demme.
Difficile en visionnant ce dernier 25 ans après son tournage de ne pas l'opposer au récent culte pour un Jackson. Entonnant en solo Psycho Killer en ouverture du concert (guitare acoustique et radio-cassettophone), David Byrne offre un numéro aussi fascinant que ceux que l'on attribue au King of Pop dans les inombrables nécro-anthologies parues depuis sa mort. Pantin désarticulé maltraîtant sa six-cordes à la cadence d'un beat synthétique, Byrne se tord également en tous sens, hochant la tête comme un dindon, glissant maladroitement tel un Buster Keaton pop, tandis que le décor se met en place derrière lui. Durant la première partie du film, chaque nouveau morceau amène un nouvel instrumentiste. Puis, le groupe au complet, les Talking Heads démontrent la force de leur cross-over, mêlant new-wave et post-punk à des sonorités soul, funk ou africaines. Une quête d'universalité bien plus convaincante que les chimères guimauves de Jacko.
Mais bon, vous me direz, comparer David Byrne à Michael Jackson, c'est un peu rejouer David contre Golliath. Once In A Lifetime contre We Are The World, rayon regard critique sur le monde; Remain In Light contre Thriller, catégorie disque culte; Brian Eno contre Quincy Jones, niveau grand frère protecteur (ou défricheur, c'est selon). Sans parler des dernières années, où l'un laissait venir à lui les petits enfants, tandis que l'autre faisait venir à lui les nouveaux groupes, de N.A.S.A. à Dirty Projectors (je vous laisse rendre à César ce qui est à César). Finalement, David manie toujours bien la fronde et étale le géant Jackson sans trop de peine.
Pourtant, pas sûr qu'à la mort de Byrne on assiste au même concerts de pleurs et de louanges que pour celle de Jacko. Pas sûr non plus qu'on célèbre My Life In The Bush Of Ghosts avec autant de lauriers que Thriller. A croire que l'on préfère les stars déchues à celles encore en mouvement. Et qu'en sanctifiant Peter Pan et son Crochet, on ne fasse rien d'autre qu'avouer un échec: celui d'une époque révolue, fragile comme un château de cartes, disparue à jamais. Ceux qui ont choisi de vivre avec, main dans la main, sans rêver à autre chose n'ont que leurs yeux pour pleurer. Les autres ne se demandent même pas qui a tué Bambi. Il était déjà mort et eux étaient passés à autre chose avant encore. Observant d'un oeil sceptique cette succession de décennies entre excès et décadance, à la manière du danseur désarticulé de Once In A Lifetime.


























Très bel article, ma foi (!). Et la mise en parallèle du psycho killer et du mort est plutôt jouissive. Mais n'es-tu pas un peu court sur le diagnostique religieux ("la religion n'est jamais très bonne", vraiment?!)?
Rédigé par : Nicolas le fourbe | 17/07/2009 à 09:31
Je ne comprendrai jamais pourquoi Talking Heads n'est pas plus cité que ça parmi les influences des groupes actuels. J'ai très souvent l'impression de les entendre... Le film de Demme est une tuerie. Je le regarde une fois par an, toujours avec le même plaisir et la même fascination.
Rédigé par : Mathieu | 17/07/2009 à 10:09
Cela résume tellement bien les choses... Ayant eu la chance il y a qques jours de voir David Byrne sur scène en Pologne, il conserve un punch presque talking headesque...
Alors que la planète n'a d'yeux que pour bambi, chacun ses choix mais voir son entourage devenir Michael compulsif et peu réactif en regardant Stop Making Sense (1-2 chansons faut pas pousser hein), c'est désolant mais pas tant étonnant finalement...
D'ailleurs, même si la dernière (co) production de Mister Byrne n'égale pas Remain in Light ou Fear of Music, ca vaut vraiment le coup d'aller tendre les oreilles et se déhancher à Fourvière à la fin du mois puisqu'il passe près de chez nous finalement cet été et dans un cadre somptueux ;o) (aussi l'occasion d'entendre The Great Curve, Crosseyed & Painless etc.)
Rédigé par : Eagles | 19/07/2009 à 01:55
je sais pas pourquoi on donne tant d'importante au décès d'un homme qui n'a rien ajouté à l'humanité!
Rédigé par : jackson | 22/07/2009 à 16:31
Je les ai découverts avec Stop Making Sense, qui m'a littéralement hypnotisé,
Pour moi je pense que Michael rassemble plus à l'époque car il arrive comme une parfaite transition aux années Disco, mais c'est vrai que les Heads ont la même approche de la scène: une expérience globale, chorégraphies, scénario. Et puis je les trouve vraiment, vraiment plus créatifs et ouverts à toutes les formes de musique et d'art. Malgré ce qu'on peut en dire je ne pense pas que Michael soit un producteur ou compositeur visionnaire: qd on écoute Quincy et son morceau "Ai no corrida" tout est là, 6 mois avant Thriller.
Je suis peut être nostalgique d'une période vécue trop jeune, mais j'ai l'impression de découvrir tout un courant musical en suivant au fil des albums les expérimentations et autres sessions des grands Byrne et Eno: une sorte de voyage initiatique qui nait dans les nappes envoutantes de Bernie Worrell au service de Parliament/Funkadelic continue en Allemagne, propulsé par le son d'un Krautrock hypnotique (Neu!, Can), les Heads assurant la plus belle synthèse qui soit de l'ébullition de l'époque.
"My life in the bush of ghosts" est culte pour moi
"This Must Be The Place" m'émerveille
Rédigé par : Branleur Romantique | 27/07/2009 à 11:25