Antony and The Johnsons & Montreux Jazz Orchestra A Montreux, puis à Lucerne deux jours plus tard, le colosse à la voix d'ange s'est frotté aux cordes et aux cuivres, entre émotion magnifiée et humour naïf.
N'en déplaise à tous ceux qui m'ont accusé de crime de lèse-majesté pour ne pas être aller voir Prince samedi soir au Montreux Jazz Festival, mon concert attendu de la quinzaine était celui d'Antony and The Johnsons. Et plutôt deux fois qu'une (un peu comme Prince, me direz-vous). Une première fois chez Claude Nobs, une seconde à Lucerne, au KKL, dans le cadre du Blue Balls Festival.
Premier acte au Miles Davis Hall. Salle bondée, géographie étrange: des rangées de chaises devant et sur les côtés de la scène, des gens debout derrière. Trop de gens. Difficile de voir dans les derniers rangs dans la chaleur étouffante de la salle. Introduit par un Claude Nobs des grands soirs - "Antony, je le connais depuis sa première démo!" - Antony Hegarty prend place au centre de la scène, l'orchestre derrière lui. Et rend soudain l'atmosphère presque supportable.
Un petit numéro humoristique passé (le chef d'orchestre manque à l'appel et Antony feint de prendre la baguette), l'ensemble enchaîne des morceaux, issus des trois albums d'Antony and The Johnsons: Rapture, For Today I'm A Boy, Another World. Une mélancolie froide envahit l'espace, renforcée encore par des arrangements glacés, signés Nico Muhly. Reste que la chaleur écrase toujours le Miles Davis Hall et que passé les premières mesures, je suis à nouveau contraint de contempler les deux écrans géants, comme seuls témoins de la présence physique d'Antony. Songeant à ma seconde chance lucernoise, j'abandonne finalement, prend mon mal en patience et tourne les talons.
Second acte au KKL. Changement de décor. Dans une blancheur immaculée, des fauteuils boisés et un plafond au firmament, l'orchestre fait son entrée le premier. Seul bémol: la salle est clairesemée. Mais ça ne dérange pas Antony Hegarty, dernier à apparaître sur scène (cette fois-ci, le chef d'orchestre est arrivé à l'heure). Contrairement aux retardataires. Un Rapture inaugural passé, plusieurs spectateurs prennent bruyamment place. Et Antony d'apostropher sourire aux lèvres ces "heavy smokers", seule raison valable pour arriver en retard à un concert débuté avec 15 minutes de retard déjà...
Un peu plus loin, une spectatrice du premier balcon prend Antony à parti, vociférant pour qu'il interprète une chanson de son choix. Grand prince, le chanteur dialogue avec elle, la voix légère, l'humour pareil, sans méchanceté, ni cynisme. Elle insiste, il reste classe jusqu'au bout, ponctuant d'un sec mais charmant "Thanks for your feedback". Comme condamné à souffrir de multiples petits ratés, le concert s'interrompt une nouvelle fois dans la foulée, Antony peinant à trouver la voix juste pour lancer For Today I'm A Boy. Un essai, deux, puis trois, avant d'y arriver, enfin, non sans avoir demandé au public de ne pas applaudir les erreurs, de se réserver pour les belles choses.
Tout Antony Hegarty est dans ce début au tempo contrarié. Quand il parle, il oscille entre humour british et naïveté touchante, comme lorsqu'il se lancera plus loin dans une diatribe sur l'écologie. Quand il chante, il enchante, ensorcelle, fort d'une voix d'ange enfermée dans un corps de colosse, gracile et maladroit. Entre mort et envie d'être un autre, ses paroles touchent au coeur, portée par un lyrisme fascinant, ne jouant jamais trop du vibrato, caressant une universalité toute androgyne. Mais si la voix est maîtresse des émotions, le corps semble enferré dans une timidité originelle, se tordant une unique fois dans une pose de danseur aimé, les mains frappant les hanches plus souvent qu'à leur tour, comme pour participer à ces instant de grâce qui leur échappent.
Une beauté musicale qui tient autant aux arrangements réhabillant ces chansons qu'à l'acoustique parfaite du lieu. Et même si Antony et ses Johnsons boudent les titres de I'm A Bird Now (seul For Today I'm A Boy est du voyage symphonique), l'ensemble charme, ressuscitant quelques perles oubliée (Cripple And The Starfish) ou méconnue (I Fell In Love With A Dead Boy), revisitant Beyonce (Crazy In Love, dédié à toutes les filles en Afghanistan) ou magnifiant la belle partition offerte avec The Crying Light (mention au titre éponyme, déchirant en second et ultime rappel du set).
Malgré l'absence de certains titres phares (Hope There's Someone, bien sûr, mais également Aeon, oublié du dernier album), la prestation d'Antony and The Johnsons en formation orchestrale agrandie convainc, crée l'émotion par petites touches. Jusqu'à bénir au final ces petits écarts qui ont émaillé le concert, empêchant un lyrisme trop écrasant de s'installer, dévoilant l'humour touchant et naïf d'un songwriter à la sincérité à fleur de peau, le sourire toujours en coin.
Photographie: © Daniel Balmat © Montreux Jazz Festival Foundation


























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