Question à un million: combien vaut la musique? Je vous le concède, la question est vague. Mais répondriez-vous mieux si j'étais plus précis? Pas sûr. Ou bien essayons. Combien vaut un concert d'Antony and the Johnsons cet été? Le 15 juillet à Montreux: 85 francs debout, 140 francs assis, 180 mieux assis encore. Le 17 juillet à Lucerne: de 50 à 140 francs, d'assis à très bien assis. Le 21 juillet à Lyon: 35,30 euros (53,62 francs) prix unique. A croire qu'en cette période de crise, la valeur Antony fluctue aussi vite que l'action UBS.
Mais revenons à notre question de base: combien vaut la musique? Je vous le concède, le coût du prix d'un concert, c'était un peu vicieux. D'une salle à l'autre, d'un festival au suivant, les prix varient pour 1000 raisons qui nous échappent, d'une subvention généreuse à des conditions d'écoute exceptionnelles, d'un débit de bière kilométrique à une affiche à la mégalomanie passéiste. Changeons donc l'intitulé du problème: combien coûte en Suisse le nouvel album d'Eminem, Relapse? Chez un disquaire indépendant, on peut l'estimer à une trentaine de francs. Dans une grande surface, on le trouvera pour une vingtaine de francs. Et dans l'une d'entre elles, dont on taira le nom ici, une publicité nous apprend qu'il ne nous en coûtera que 10 francs. Et qu'en cadeau, chaque acheteur recevra un bon d'achat de 10 francs à faire valoir dans cette même grande surface. Sans même sortir vos calculatrices, vous vous rendre compte qu'on à ici à faire à un prix digne de la tête à Toto, soit proche de zéro.
L'initiative de cette grande surface ne fait pourtant qu'admettre un constat devenu un secret de polichinelle: le gros du chiffre d'affaire n'émane pas de la vente de rondelles, mais bien du reste, de l'ordinateur dernier cri au téléphone portable, en passant par les télévisions à écran plat et autres systèmes DVD à quinze hauts parleurs miniatures. Le rayon CD ne joue plus alors qu'un rôle de produit d'appel. Et on pourrait imaginer bientôt un kilo de disques offert à l'achat d'une nouvelle chaîne stéréo audiophile, à l'image des nouveaux abonnements de téléphonie mobile vendu avec un forfait spécial pour télécharger des MP3.
A ce petit jeu marketing, on s'interroge soudain sur une loi récente comme HADOPI. Pourquoi condamner l'internaute qui téléchargerait illégalement quand la gratuité de la musique semble plus proche que jamais? Plutôt que de le priver d'internet pendant un mois, ne ferait-on pas mieux de l'obliger à acheter un nouvel ordinateur, vendu avec un forfait autorisant à télécharger autant de musique que désiré?
Et les artistes dans tout ça, clâment en choeur EMI, Sony, Universal, Warner et Nicolas Sarkozy. Il faut bien qu'ils mangent un peu, non? Je suis bien sûr obligé de répondre oui. Mais en même temps, à quoi bon un sandwich quand d'autres se baffrent. Que touche un artiste sur un abonnement de téléphone offrant une année de téléchargement illimité? Je peux me tromper, mais j'aurais envie de répondre pas grand-chose. Et ne parlons même pas des retombées du gâteau publicitaire YouTube, récemment au centre d'une guéguerre sans tranchées en Angleterre entre artistes, maisons de disque et Google.
Alors certains n'hésiteront pas à dire que je simplifie trop, que je suis de mauvaise foi, que je peins le diable sur la muraille. En une formule lapidaire, que je suis un idiot. Peut-être. Mais pas autant qu'EMI, coupable ces jours de faire de la rétention contre Dark Night Of The Soul, le joli projet de Danger Mouse et Sparklehorse. Une sorte de all-star-band réunissant - notamment - Frank Black, Jason Lytle, The Flaming Lips, Julian Casablanca ou encore David Lynch. Faute d'un accord entre Danger Mouse et EMI, l'album sortira sous la forme... d'un CD vierge! Et même si celui-ci sera agrémenté, au choix selon l'édition, d'un livre de photos signées Lynch ou d'un joli poster, cette réponse de la souris à la bergère sonne comme un détournement par l'absurde du cynisme actuel poussant à vendre de la musique à zéro francs. Bien joué.
Reste à conclure momentanément - parce qu'on a pas fini de remuer tout ça - en vous proposant, une fois n'est pas coutume, un lien pour télécharger (en tout illégalité si vous êtes un internaute français) l'album fantôme Dark Night Of The Soul. Histoire de faire usage du CD vierge vendu par Danger Mouse. Et philosopher un brin, en se disant qu'au moins, la musique à zéro francs pourrait sonner le glas de la musique à deux balles (oui, elle était facile celle-là).


























Ce que je j'en pense n'est pas vraiment à la mode mais pour moi ce qui est gratuit n'a pas de valeur donc perso la musique moi je l'achète. Et permettre à tous d'obtenir tout à l'oeuil, je trouve que c'est dommage et un manque de respect
Rédigé par : leMik | 22/05/2009 à 21:41
ca faisait depuis longtemps déjà qu'on offrait un CD avec un baril de poudre de lessive.
donc pour l'artiste (autre, interprete, musicien) la musique ne vaut rien.
pour l'industrie, elle vaut de l'or.
pour le consommateur lambda, elle vaut ce qu'elle vaut le temps que son artiste préféré soit passé de mode. au dela de tout ceci,
C'est tout un système de consommation, ou plutot un système économique qu'il faut repenser. Le commerce équitable, responsable est peut être une piste. Aujourd'hui malgré la crise financière, j'ai bien peur que beaucoup n'ont pas encore compris le message quand on voit qu'on continue toujours à adorer le veau d'or.
plus de deux mille ans d'histoire et toujours aucune leçon retenue.
Rédigé par : Alias | 23/05/2009 à 22:08
leMik: certes, mais achèterais-tu une émission de radio ou de télévision, l'affichage d'une page web ou le transfert de N méga-octets sur ta connexion internet? paierais-tu pour regarder le téléjournal ou un documentaire sur Arte demain soir? ou pour reprendre une chanson de Brassens dans un obscur reportage sur TVRL?
Je crois qu'on abuse souvent de la langue en parlant de musique ne vallant rien. Ce qui perd de la valeur et sa raison d'être, c'est l'achat unitaire de la musique, quel que soit son support (cela inclut les téléchargements légaux sur iTunes). Pas "la musique" en tant qu'entité culturelle.
La musique devient une "commodity" (en bon français), une denrée culturelle omniprésente — je me souviens d'un article de Bowie il y a quelques années qui prédisait cette (r)évolution pour la décennie qui venait. L'argent circulera toujours, mais probablement sur un modèle de licence similaire à la TV/radio, une "taxe". Qu'elle soit prélevée par l'Etat ou le fournisseur d'accès à internet, qu'elle soit obligatoire ou par choix, l'avenir nous le dira.
Mais peu imaginent un autre avenir, et les majors le savent et ne font que brasser de l'air en attendant l'inévitable. HADOPI, ce n'est qu'un relent inutile de la politique anti-visionaire française.
Rédigé par : theefer | 24/05/2009 à 03:01
@ leMik:
Je ne suis pas pour la gratuité totale. Cependant, je trouve le discours de politiques, des majors et des ténors des hit-parades un poil sclérosés. Surtout, le système arrivant à ses limites, je pense qu'il serait temps de plancher sur un nouveau modèle. Et encore une fois, politiques, majors et consorts sont moins dans l'évolution que dans la protection de leur marge, tant qu'elle en vaut la peine. Je rejoins en cela le raisonnement d'Alias: la musique vaut surtout de l'or pour l'industrie.
@ theefer:
Pas sûr qu'il faille suivre Bowie sur ce coup. C'est quand même lui qui a inventé le concept de vendre ses droits d'auteurs futurs sous forme d'obligations il y a une dizaine d'années. Comme un ancêtre des tristement célèbres subprimes :-)
Rédigé par : Christophe | 24/05/2009 à 20:13
Certains artistes ne souffrent pas trop de la crise...
http://www.tiga.ca/
la meilleure bande-annonce d'album de l'année, la grande classe...
Rédigé par : Fauve | 25/05/2009 à 14:05
Et bien ce billet me fait penser que je suis bien de plus plus frustré par les albums que nous livrent les artistes connus et reconnus... L'année 2009 à mal commencé, la crise gagne-t-elle aussi la production, l'imagination ? Pourquoi acheter ce qui n'est pas vendable ?
Le gratuit à du bon, voir du bien meilleur que ce que l'on nous propose. Que dis-je, impose ! Si les maisons de disques veulent nous faire acheter et supporter des artistes, qu'ils nous mettent donc sous les casques non pas des productions où l'argent et le profit règne. La création peine à se faire entendre...
Sur ce je retourne ravi à mes écoutes... A deux balles !!
Rédigé par : Emmanuel | 26/05/2009 à 19:18
toute cette discussion est un peu un serpent de mer , non?
pour moi, les conséquences directes d'une quasi-gratuité de la musique sont les suivantes:
-les groupes "majors" vont compenser leur manque à gagner par des prix de billets concerts excessifs- les gens iront deux à 2-3 évènements par année plutôt que 9-10. le calcul sera problématique pour les groupes moyens qui peineront à faire déplacer les foules.
-les clubs peineront à remplir les salles pour des gigs de ce genre: la programmation s'en ressentira.
-les maisons de disques "major" ne prendront plus aucun risque de ne pas rentrer dans leur frais et produiront donc des artistes très "safe", donc souvent de la "m"...
-les petits groupes qui ne vendent pas de disques auront du mal à progresser suffisamment parce qu'ils ne peuvent pas en vivre, même mal... ils resteront donc souvent semi-pros et seront privés ainsi d'une carrière plus grande.
-les petits groupes se sépareront plus vite puisque tout ceci génère de la frustration. on ratera donc peut-être le prochain "ok computer" parce que ces gens n'auront pas eu le temps d'évoluer pour faire un 3ème album mythique.
la vérité est donc toute simple; toute personne qui ne paie pas un disque qu'elle écoute souvent participe implicitement à l'implosion d'une certaine culture musicale.
tout le monde est d'accord sur le fait que le système a besoin d'être réformé et que les majors méritent souvent ce qui leur arrive. cependant, mon angoisse est plutôt que ça ne touchera pas en premier lieu ces gens-là...en ce qui me concerne, j'ai plutôt peur de ne jamais avoir dans ma discothèque le chef d'oeuvre de 2013 parce que la personne qui aurait pu le créer s'est rendu compte que le macramé payait plus que la profession de musicos!
Rédigé par : Michael | 27/05/2009 à 08:27
Tout à fait d'accord avec toi Michael! Et la conséquence pénible, également évoquée par Emmanuel, ne se limite pas aux majors (qui ont paradoxalement parfois le fric pour produire des choses plus étonnantes, ex. le dernier Kanye West, plus audacieux formellement que l'essentiel des groupes Pitchfork). La plupart des groupes "indés", soucieux de vendre encore des disques, choisissent (ou subissent) une demi-mesure, font montre d'une demi-audace passe-partout, qui rend l'essentiel de la production de ces deux dernières années très plate: bien fichue, de plus en plus d'artistes savent bien faire leur truc, tout le monde a du talent, mais bien peu de génie. Tous ces groupes aux noms d'animaux qu'on découvre dans ce blog, certes très sympas, efficaces, mais... Perso, ennui total. Je partage donc ta peur, même si je me dis qu'un disque génial trouvera toujours son public. La peur, c'est que la médiocrité "bien foutue" aveugle tout le monde, parce qu'on voit déjà que les principaux relais médiatiques, les journalistes musique ont aussi beaucoup baissé la garde (ceci n'est pas pour toi, Christophe), se copiant les uns les autres sans aller chercher par eux-mêmes les "révélations" du moment.
Rédigé par : Fauve | 27/05/2009 à 10:10
Je ne reviens pas sur la question de la valeur de la musique. Nous sommes plutôt d'accord, je crois.
Cependant, à vous lire, j'ai l'impression que vous n'avez plus aimé un nouveau disque depuis 3-4 ans au moins. Et là, je me sens en total désaccord. Perso, j'ai quand même l'impression que la seconde moitié de cette première décennie est plus passionnante que la première. Ne serait-ce que pour des albums comme "Third" de Portishead, "Sound of Silver" de LCD Soundsystem, "For Emma, Forever Ago" de Bon Iver ou encore "Funeral" d'Arcade Fire... Et ne venez pas me dire que ce sont des exceptions. Pour ma part, il ne se passe pas un mois sans que je ne découvre un disque vraiment bon, tout neuf ou datant un peu.
Rédigé par : Christophe | 27/05/2009 à 10:16
Christophe,
Je parlais de ce début d'année... Enchanté, oui par Portishead, Bon Iver, Deerhunter, Seagull, Le Loup (oups un nom d'animal pour Fauve, oups un re-nom d'animal, bref...) et j'en passe et des meilleurs. J'avale, englouti et surtout prends le temps de digérer des dizaines de bons, très bons disques. Mais je sens les majors en pleine crise identitaire (financière ?) et cela se ressent aussi dans les choix qu'il nous propose quand ils désirent promouvoir les artistes... La course aux profits prédomine, il faut que cela rapporte, plaise à un maximum de mondes, remplisse les salles de concerts, etc...
Comment font les "jeunes" artistes aujourd'hui pour se faire connaitre, partager leur passion de la musique quand peu de maisons de disques osent prendre des risques ? Alors la faute à qui ? A nos oreilles formatées, au téléchargement gratuit ? Je pense que nous avons aussi en tant qu'auditeurs une responsabilité quand on écoute, achète, télécharge...
Rédigé par : Emmanuel | 27/05/2009 à 10:47