Bruce Springsteen vs. Kiss Le Boss a-t-il plagié "I Was Made For Lovin You" sur son "Outlaw Pete" ou est-ce une simple coïncidence? On ne tranchera pas. Mais la ressemblance est frappante, non?.
Si vous aussi vous aimez vous plonger dans les pages culturelles de la presse romande - j'y crois, oui - vous n'avez pas pu manquer le coup de poker victorieux du début d'année: la sortie du film Un autre homme de Lionel Baier. Ni bluffeur, ni flambeur, le réalisateur vaudois a préféré un coup plus kamikaze encore: un film qui parle de la critique. Et donc des critiques. Le tout avec quelques critiques. Mais le critique ne s'en offusque pas plus que tant, trop heureux de se voir au premier-plan.
Ainsi, depuis trois semaines, ça n'arrête pas. Plaidoyers pour la critique, débats sur la critique, bons mots de critiques, critiques à l'interview et même un peu - parce que oui, le critique est sérieux - un peu, donc, de critique. Le sommet étant atteint lors d'un mémorable Tard pour bar corporatiste, mettant aux prises critiques et réalisateurs, dans un dialogue se transformant rapidement en une complainte du réalisateur mal aimé (Nasser Bakkti brandissant les prix reçus par son film comme argument contre une critique de mon collègue Antoine Duplan) et un laïus sur la critique justicière (Anne-Sylvie Sprenger expliquant que le rôle du critique est de détruire les fausses pistes que sont Marc Levy ou James Bond... les pauvres, ils tremblent).
A ce petit jeu, Lionel Baier réussit un second coup de poker gagnant, en osant un discours plus mou, mais foncièrement plus proche de la réalité: la critique peut mettre en lumière des oeuvres méconnues, mais ne suffit pas à détourner des mauvaises pistes. Ceci dit, la confiance n'est pas totale. Ainsi, le site consacré à Un autre homme se contente-t-il d'égrener ses critiques positives, taisant les critiques plus... critiques (remarquez, la revue des critiques semble s'arrêter aux critiques entendues à Festival de Locarno, célèbre rassemblement de critiques en goguette s'il en est).
A tout ceci, je devrais apporter ma modeste contribution. Mais comme je n'ai pas vu cet Autre homme, difficile d'être critique, en bien comme en mal. Reste que je suis un critique aussi et que je devrais être intrigué par cette mise en scène de ma profession. Mais non. A la place, je vais m'amuser à faire la critique de mes amis critiques. Et vous parlez de Kiss et Bruce Springsteen.
A moins que vous ne viviez sur Mars, vous savez que Barack Obama va devenir aujourd'hui le nouveau président des Etats-Unis. De même, à moins de vivre sous une dictature qui interdit le rock'n'roll, vous savez également que Bruce Springsteen chantera pour l'occasion. Enfin, à moins que vous ne viviez dans un monde orphelin de magasins, de magazines (ça n'est pas encore tout à fait la même chose) et de publicité, vous savez que ce même Bruce Springsteen va sortir tout soudain son nouvel album, Working On A Dream.
Ce petit état des lieux passé, à moins d'être un bon téléchargeur pirate ou un happy-few, vous n'avez sans doute pas encore entendu ce "boulot sur un rêve". Heureusement que les critiques l'ont fait pour vous, histoire que vous sachiez que ce disque - comme Barack Obama - fait l'Histoire, qu'il incarne le rêve américain et qu'en plus il est bien. Mais, me direz-vous, que vient faire Kiss là-dedans? Et bien figurez-vous que le Boss aime bien Kiss. Du moins assez pour en mettre un peu dans sa musique. Ainsi, la mélodie d'Outlaw Pete évoque clairement I Was Made For Lovin You, la vieille scie des papys hard-rock rois du maquillage (on n'accusera pas pour autant Springsteen de plagiat, mais on peut s'étonner que personne dans son entourage ne lui ait fait remarquer la similitude mélodique jusqu'ici...).
Etrangement, cette rencontre au sommet entre le Boss et Kiss se fait jusqu'ici sans la critique. Les articles se succèdent, mais personne ne semble avoir remarqué la parenté. Seul 24 Heures aura offert un faux espoir dans une critique intitulée "Le baiser de Bruce à Barack". Las, passé ce titre aux airs d'American Kiss, François Barras se contente de relever la longueur étonnante d'Outlaw Pete (8 minutes au compteur), sans s'arrêter sur sa mélodie familière.
Ainsi, à une époque où la critique n'aime rien tant qu'à parler d'elle-même (rôle de la critique, force de la critique, mort de la critique, etc.), elle en oublierait presque sa mission première: faire de la critique avec objectivité et subjectivité, mais, surtout, avec un poil de références. Un constat plus patant encore dans le cas de ce Springsteen nouveau, puisque la mélodie incriminée ouvre littéralement l'album. Dans ce qui pourrait devenir "l'affaire Kiss vs. Boss" (dans la lignée du récent "Joe Satriani vs. Coldplay"), seul le net tire pour l'instant son épingle du jeu. Et fait d'une certaine manière le boulot de la critique. N'y voyez cependant là aucune critique de ma part...




























"rôle de la critique, force de la critique, mort de la critique, etc.", j'ai un souvenir aussi (confus) d'un trio de critiques cinéma qui signaient en encadré une "légitimité de la critique" dans Le Temps à propos d'une petite polémique, il y a quelques années... il faut que je retrouve ça, c'était irrésistible, à force d'arguments prouvant leur capacité à exercer ce métier, etc, un vrai disclaimer, un plaidoyer militant souhaitant en substance que le lecteur la ferme et se laisse guider dans la jungle des navets pour suivre le chemin de la rédemption du bon goût. Tendance!
En attendant, merci d'avoir fouillé dans la trousse à maquillage et d'avoir pointé cette parenté mélodique. C'est là, précisément, qu'est le bonheur du lecteur: quand un critique lui permet de s'y retrouver, de naviguer dans les références pour s'y frayer sa propre route, de s'éveiller à des aspects inconnus, etc. Un critique doit peut-être être un d'abord un amoureux, pas nécessairement un inquisiteur, non? Un bon critique nous fait rire des débats idiots, alors merci ;-)
Le critique est-il parfois sollicité à la barre pour livrer son témoignage? ;-)
Rédigé par : severine | 20/01/2009 à 21:15
@ severine:
Qu'entendez-vous par "sollicité à la barre pour livrer son témoignage"? Je ne suis pas sûr de saisir.
Rédigé par : Christophe | 20/01/2009 à 22:33
si vous soulevez un cas de plagiat, en tant que premier témoin, dans la bagarre juridique, ou comme expert? Non je rigole;-)
Rédigé par : séverine | 21/01/2009 à 08:46
Le fait que la mélodie de "Outlaw Pete" ressemble beaucoup à celle de "I Was Made For Loving You" est anecdotiquement intéressant, mais je trouve que signaler que l'album de Springsteen s'ouvre sur une chanson inhabituellement longue est plus pertinent artistiquement. Les deux éléments méritent d'être mentionnés, cela dit.
Rédigé par : Julien | 24/01/2009 à 09:57
@ Julien:
Le plus important est sans doute de relever que ce titre est une référence à Pete Seeger. La longueur comme la similitude mélodique sont anecdotiques. Mais la critique n'est-elle pas le plus souvent basée sur les détails anecdotiques?
Rédigé par : Christophe | 24/01/2009 à 11:59
Oui, probablement, mais disons que certaines anecdotes servent à éclairer l'oeuvre alors que d'autres sont davantage du domaine du divertissement.
Rédigé par : Julien | 24/01/2009 à 12:18
@ Julien:
Certes. Mais si on réfléchit en terme d'éclairage, il faut avouer que noter la durée inhabituellement longue du premier titre c'est un peu souligner une chose que tout le monde peut remarquer en écoutant l'album.
Rédigé par : Christophe | 24/01/2009 à 12:23
Si on se contente de le noter, c'est bien sûr un peu idiot, tout le monde peut le voir. Par contre, je pense que n'importe quel critique constatera que "Outlaw Pete", qui ouvre le nouvel album, rappelle par sa longueur et sa structure "Jungleland", qui clôt "Born to Run".
Comme en chaque critique sommeille un exégète de la musique, je pense qu'on a là affaire à un terrain plus fertile qu'en constatant une ressemblance avec le vieux tube de Kiss.
Rédigé par : Julien | 24/01/2009 à 14:33
Hi, hi, hi...
http://blogs.lesinrocks.com/musique/?p=158
G.
Rédigé par : Natea | 02/03/2009 à 10:44
Bravo !
Votre article est vraiment excellent !
Rédigé par : poker en ligne | 14/07/2009 à 07:13