Mieux vaut tard que trop tôt Quand la télévision se lance dans la culture, elle préfère jouer la tortue au lièvre. Quitte à surprendre à la fin.
La semaine dernière, j'ai échangé quelques mails avec JD Beauvallet (mais oui, rappelez-vous, l'inrockuptible en chef). Et ce n'était même pas des lettres de réclamation. Non. J'avais juste envie de le remercier pour sa chronique du When The Haar Rolls In de James Yorkston. Un album - et plus généralement un artiste - étrangement trop souvent oublié en ces temps de célébrations constantes du folk et du songwriting. Mais bon, le pauvre Ecossais n'a ni la dégaine de Devendra Banhart, ni le charme du petit Beirut, ni même la barbe de Will Oldham. Et n'a donc rien d'un buzz.
C'est sans doute cela qui m'a le plus surpris dans cette chronique, une fois passée l'émotion de découvrir qu'il existait un autre journaliste au monde amateur des ballades de Yorkston: ni buzz, ni pre-buzz ici. Pour un magazine comme Les Inrockuptibles, c'est presque un exploit. Jugez plutôt. En 2008, pas moins de trois couvertures auront mentionné l'album de Scarlett Johansson, dont deux sur le mode de l'avant-première (du pre-buzz, donc). De même, JD Beauvallet aura consacré cet été trois ou quatre courts articles à vanter les mérites de Get Well Soon, plusieurs semaines avant sa sortie française (arrivant, certes, plusieurs mois après sa sortie originelle).
Réel ou non, le pre-buzz est devenu une seconde nature dans le petit monde des médias branchés. A tel point que cette même semaine dernière, voilà ce que l'on pouvait lire en tête de la page d'accueil du site des Inrocks:
"Animal Collective en (presque) avant-première! On a reçu Merriweather Post Pavilion, prochain album des Américains à venir en janvier : c'est un chef d'oeuvre."
Que faut-il en conclure? D'abord que je ne l'ai pas reçu, moi, même si j'ai défendu et interviewé le groupe par le passé. Domino n'est pas très gentil. Ensuite que s'il existe des avant-premières, il existe aussi des presque avant-premières. Enfin que la valeur boursière du pre-buzz évolue dans le même sens que la crise. Au printemps, on prébuzze sur une starlette hollywoodienne. En été, c'est au tour d'une révélation teutonne. Et en automne, un groupe qui doit vendre... allez, 2000 disques en France par année. La déflation guette, au point de passer du "Wouaw!" admiratif à un franc "Ha! Ha! Ha!" Et se demander si dorénavant la date limite de consommation critique d'un disque passera de trois semaines au jour suivant sa sortie.
Mais si tout va toujours plus vite, il existe encore quelques bastions de résistance. Et la Suisse a la chance d'en avoir quelques uns, notamment à la télévision. Avec sa nouvelle émission culturelle Tard pour bar, la TSR réussit ainsi la gageure de refuser la tyrannie du buzz comme du pre-buzz. Au risque d'imposer la dictature du vieux buzz. Pour sa grande première, le débat s'articulait autour d'une bisbille lausannoise sans réussir à dépasser les discussions lues dans la presse ces derniers mois. Le tout sur un mode calqué sur les émissions de débats politiques traditionnelles (genre Infrarouge où un barman bavard remplacerait Mix & Remix). L'art du recyclage. Comme lorsque que l'on convie différents animateurs de Couleur 3 pour reproduire face caméra leurs spécialités respectives (DJing, micro-trottoir, chronique). Ou que l'on érige en critiques quelques grandes gueules estampillées AOC (Pierre Keller) ou qu'on les plante dans les premiers rangs du public (les connaisseurs du microcosme romand auront ainsi pu y reconnaître Jacques Neyrinck et Daniel Rossellat).
Ce programme a de quoi étonner pour une émission qui aime à présenter Michel Zendali, son Monsieur Loyal, comme un Jack Bauer de la culture (c'est pas moi qui le dis, c'est le site). Heureusement, les fans d'Alain Morisod peuvent dormir sur leurs deux oreilles: non seulement Zendali prend soin de décrypter l'info pour eux ("electro-pop, retenez bien ce terme si vous voulez briller en société"), mais ce qu'on a vu mercredi ressemblait plus à un bon vieil épisode de Derrick qu'à du 24 Heures Chrono (pour preuve l'impayable séquence du téléphone, digne des meilleures enquêtes de l'inspecteur allemand). Jusqu'au rebondissement final, sans crier gare, avec l'apparition de l'invité musical. Mais loin d'incarner le coupable idéal, Fauve offrait le plus beau moment de la soirée, pour un inédit façon Robert Wyatt. Seul hic: son album remonte à 2006 et le prochain ne devrait pas voir le jour avant 2009. Un choix étrange au milieu d'un automne riche en sorties suisses de qualité (en vrac Sophie Hunger, Hemlock Smith & Les Poissons Autistes, Larytta, Heidi Happy, Toboggan et j'en passe). Mais peut-être était-ce là l'incroyable contre-pied proposé par Tard pour bar: inventer le pre-pre-buzz pour équilibrer le vieux-buzz. Et surprendre tout le monde à la fin, transformant la tortue Derrick en lièvre Jack Bauer pour un dernier sprint.
(Si vous voulez vous faire votre propre idée sur l'émission)


























excellent ton article !
cette semaine les Inrocks font encore plus fort : le pré-réferendum de fin d'année, en annonçant que MGMT sera le "groupe de l'année"
Rédigé par : Fabrice Fuentes | 04/11/2008 à 13:53
Merci pour le pré-pré-buzz, mais je crois que tu leur prêtes des intentions qu'ils n'ont pas, huhuhu... Je voudrais juste préciser que les mots qui défilent sur l'écran pendant ma chanson ne sont pas les paroles, re-huhuhu....
Rédigé par : Fauve | 10/11/2008 à 14:59
Note qu'ils ont changé le générique pour la seconde. Mais je ne pense pas que ce soit pour éviter l'amalgame entre ce qui est écrit et ce qui est chanté. Plutôt pour se rapprocher un peu plus d'Ardisson avec ces images de silhouette quittant le plateau.
Rédigé par : Christophe | 10/11/2008 à 15:05