Bradley Bradford Cox Bonnet péruvien, magazine féminin et T-Shirt sans manche: le leader de Deerhunter incarne la rock star 2.0.
La semaine dernière, j'ai eu un joli coup de chance. Je surfais au hasard sur le web, entre pages MySpace et conneries YouTube, lorsque j'ai eu l'idée de relancer une vieille recherche. Je tape donc un titre de disque dans Google et voilà que le second lien me renvoie à un site de vente en ligne où se trouve le fameux objet. Pour 7,50 euros je me suis donc payé Dream Of A Drunk Black Southern Eagle de Bonnie 'Prince' Billy, sampler de cinq titres offert en 1999 aux abonnés de Libération. Et une quête de deux ans a soudain pris fin.
Mon bonheur fétichiste n'a cependant pas duré. L'assouvissement d'un désir collectible m'a renvoyé à une discussion récente. Un ami me parlait de la disparition du disque rare à l'ère du web. De cette faculté de toujours pouvoir mettre la main sur ce que l'on cherche, d'un revendeur japonais à un disquaire vidant ses stocks pour cause de retraite au fin fond du Kazakhstan. Comme dans une partie de poker, j'avais dégainé ce Bonnie 'Prince' Billy introuvable en joker, preuve que non, tout n'était pas résolu. Et voici que maintenant un exemplaire de ce CD trône tranquillement dans ma discothèque^, aux côtés d'une quarantaine d'autres disques de l'ami Vieux jambon.
N'y aurait-il pas quelque nostalgie sépia dans ce fétichisme pour rondelles? En quelques clics aujourd'hui, on rapatrie tout sur son disque dur, de collectors en denrées plus accessibles. A quoi bon dès lors s'attacher à l'objet, surtout à une époque où les beaux disques sont de plus en plus rares? Un autre ami, plus âgé, me dit souvent que je suis rattaché au passé. Qu'une génération nous sépare, mais que nous sommes pareils au fond, à nous raccrocher à un objet qui n'a plus de sens. Et dont on annonce la mort prochaine chaque année depuis presque dix ans.
Plus qu'une nostalgie, c'est peut-être une envie de corriger le tir qui m'habite. Comme lorsque j'avais 16 ans et que je découvrais Tindersticks. Dans le magasin, il y avait plusieurs disques du groupe. Mais je ne pouvais en acheter qu'un, vu mon budget. J'avais donc choisi le deuxième album studio, plutôt que le live au Bloomsbury Theater. Grave erreur. Le premier resterait toujours disponibles, jusqu'à même être réédité, tandis que le second allait disparaître. Et il me faudrait plusieurs années pour en trouver une version à bon prix sur le net, remplaçant le CD-r que m'avait envoyé un fan du groupe un peu plus tôt.
Si je me rappelle bien, j'avais lu un article sur Tindersticks, avant de découvrir le groupe sur scène. Après ce concert marquant, je l'avais relu. On y trouvait plein d'autres noms: Nick Cave, Joy Division, Lee Hazlewood, Otis Redding. En extrapolant, j'imagine que si j'étais adolescent aujourd'hui et que je découvrais cet article, je pourrais rentrer tous ces noms dans Google et télécharger une kyrielle d'albums ou de chansons dans l'heure qui suit. Alors qu'il m'a fallu des mois pour entendre tous ces noms en vrais. Et des années pour en faire le tour.
Faut-il pour autant louer cette accessibilité nouvelle? Peut-être que non. Quel avenir nous dessine-t-elle? La mort de l'album, remplacé par des chansons épars, des playlists sélectives. La fin de l'oeuvre, inutile, puisqu'un disque n'a plus la même espérance de vie, concurrencé dès l'heure suivante par un autre, voire des autres déjà. Et pourquoi pas la mort de la chanson, finalement. Le gimmick suffira bien à fabriquer des sonneries de téléphones, des habillages publicitaires et autres produits dérivés. Certains prophètes des nouvelles technologies - les mêmes qui annoncent la mort du disque depuis dix ans - entrevoient déjà le contrat pour une chanson, une chanson seulement. Et si le refrain remplaçait la chanson? Si l'on ne conservait finalement que l'essentiel pour s'extraire de l'offre démentielle.
Le tableau est un peu noir, non? Un peu facile aussi. Car si les modes de distribution, de partage et d'accessibilié ont changé, les auditeurs à l'autre bout ne sont pas forcément si différents d'avant. Ils ingurgitent plus, mais digèrent plus vite également. A la manière de Bradley Bradford Cox, chanteur de Deerhunter et bidouilleur sous le nom d'Atlas Sound, qui qualifie sa musique d'ambient-punk. Le rejeton de Brian Eno et de Sonic Youth, d'une certaine manière, lui-même partagé entre attachement à l'objet et dématérialisation de rigueur, balançant des octets et des octets de 7" virtuels sur son blog, tout en rappelant qu'il doit son existence musicale à ses labels Kranky et 4AD. Geek, oui, mais geek créatif, perpétuant une certaine idée de la musique. Voilà de quoi me rassurer. Comme de savoir qu'il me manque encore L'attirance de Dominque A et Either She Or Me de Bonnie 'Prince' Billy. Et qu'aucun site ne me permet de les acheter pour le moment.




























comme toujours, je trouve très touchant quand tu parles de la naissance de ta passion pour la musique et les obstacles (fondateurs) qu'il ta fallu surmonter (le syndrome "petite ville" abec un seul petit disquaire etc...)...
il me semble que ton argumentation est juste, mais il y a deux révolutions culturelles (relativement) récentes dont tu ne parles pas:
-avec l'importance croissante des clips et l'arrivée massive de plateformes tels Youtube, on ne peut aujourd'hui presque plus "imaginer" un groupe obscur, il est présent visuellement presque dès le départ; le mystère n'existe donc plus et les artistes maudits (qui ne présentent pas toujours bien sur Pixel) ne partent pas forcéments gagnants.
-la révolution "myspace" qui fait que n'importe quel groupe de L'Indiana de l'Ouest est accessible de suite; cela augmente l'offre (qui devient difficile à digérer) et, même si elle donne une chance à n'importe quel artiste, diminue paradoxalement l'attention que les auditeurs lui porteront; ils zapperont vite vers autre chose...
ces deux éléments constituent, à mon avis, une révolution culturelle qui va changer notre manière d'appréhender, d'apprécier et de consommer la musique pour de nombreuses années...en bien ou en mal, qui sait?
Rédigé par : Michael | 28/10/2008 à 07:21
Pour l'attirance de Dominique A si tu te dépêche: http://cgi.ebay.fr/cd-5-titres-DOMINIQUE-A-L-ATTIRANCE_W0QQitemZ250312473514QQcmdZViewItem Ou alors je pourrai te refiler mon exemplaire... euh non, faut pas déconner quand même...
Rédigé par : greg | 28/10/2008 à 09:29
@ greg:
Merci pour le lien. Mais il livre que vers la France métropolitaine (et moi je suis en Suisse).
EDIT: C'est bon, il peut livrer en Suisse. Reste à emporter l'enchère maintenant...
Rédigé par : Christophe | 28/10/2008 à 09:44
Pour l'Attirance, je peux toujours te faire parvenir une copie si ça te dit?
Rédigé par : Mathieu | 28/10/2008 à 10:44
Pauvre Bradford Cox... si on l'appelle Bradley, maintenant... Ca ne risque pas d'arranger ses problèmes identitaires !
Rédigé par : François | 28/10/2008 à 11:53
@ François:
C'est corrigé. J'espère que ça l'aidera :-)
Rédigé par : Christophe | 28/10/2008 à 12:13
Bon, voilà. "L'attirance" est dans ma besace. Reste à trouver ce "Either She or Me" et j'aurais fait le tour.
Merci encore greg.
Rédigé par : Christophe | 28/10/2008 à 13:51
Il est clair que l'on fera rapidement partie des "vieux cons", parlant de leurs disques avec amour, des histoires autour de ces galettes, des économies faites ici et là pour acheter le dernier album de...
Cela dit, je ne cautionne pas le discours assez répandu du "la musique perd en qualité, il n'y a plus de création" (pour résumer)...Dans les grands médias sans doute, mais sinon, pas de quoi s'ennuyer.
Après, sous quelle forme tout cela va-til évoluer, rendez-vous dans 10 ans, 15 ans, 30 ans...
Sinon pour l'EP de Dominique A, tu peux tenter ici (le sujet date, mais avec un peu de chance...): http://www.commentcertainsvivent.com/forum/sujet2017.html
Rédigé par : Nye | 28/10/2008 à 19:25
Mais bon ce qui compte avant tout c'est la musique. C'est notre truc ou nom. Et aujourd'hui franchement le web et l'accébilité à la musique, numérique ou non, ça m'éclate. Le web a remplacé mon discaire, mais c'est cool.
Rédigé par : LeMik | 28/10/2008 à 21:00
Ce qui est cool, en plus, c'est que tous ces disques vont devenir tellement rares que leur valeur va s'envoler... A défaut d'être riches nous mêmes, on aura des trucs à laisser à nos enfants, pour qu'ils s'achètent des lecteurs mp3, huhuhu...
Mais bon, ça reste un gros bluff, ces histoires de disparition du disque, à moi tout seul je finance déjà une bonne part des petits labels, huhu...
Rédigé par : Fauve | 29/10/2008 à 11:45