Cohen & Johnston Le vieux sage et le vieux fou se sont succédé sur les scènes genevoises.
Le retour du premier a fait coulé beaucoup d'encre. Celui du second fut plus discret. De Leonard, on a dit qu'il était ruiné, sous-entendant que sa tournée était vénal. De Daniel, on l'a dit perdu entre Lennon et le diable, on l'oubliait presque. Cette semaine, tous deux ont foulé les scènes genevoises. Le vieux sage trottinait comme un enfant au moment d'entrer et de sortir de scène. Le vieux fou souriait comme un enfant en reprenant Help des Beatles. Retour sur deux concerts intenses qui en rendent bien d'autres insipides.
Un lundi soir à l'Arena
Dans l'écrin ferrailleux de l'Arena, Leonard Cohen a offert un concert riche et généreux. Rôdé, millimétré, le show n'en oublie jamais l'émotion. Grâce à des chansons atemporelles, aux airs presque naturels de classiques. Neuf musiciens entourent le crooner canadien. Et tous semblent partager le même bonheur d'être là, d'une cabriole mutine d'une choriste sur The Future à la maladresse feinte du batteur sur I Tried To Leave You.
Quant au maître, il est paisible, sourit comme un enfant, remercie comme un saltimbanque. Il déroule son répertoire avec une facilité déconcertante, mélangeant les genres comme les périodes. Bird On A Wire trace la voie pour Everybody Knows. Un Suzanne aérien succède à un minimaliste Tower Of Song. So Long Marianne fait taper des mains pour accueillir First We Take Manhattan. Et même si quelques titres restent dispensables (Boogie Street, If It Be Your Will, In My Secret Life), ils sont contre-balancés par de nombreux instants de grâce, tel un Partisan d'anthologie.
Cerise toute personnelle, ce second concert romand de Cohen cette année m'a permis d'entendre - enfin - Famous Blue Raincoat. Sobre, habitée, comme en suspension, la ballade épistolaire a enfin droit au chapitre cet automne, après vingt ans de purgatoire. Même le saxophone, discret, ne parvient pas à dénaturer ce bijou de mélancolie apaisée. Merci, merci, Monsieur Leonard.
Un mardi soir à l'Usine
Ici, vous auriez dû lire une interview de Daniel Johnston. Mais les mystères de la mécanique en ont décidé autrement. Coincé sur un morceau d'autoroute près de Lyon, le fou chantant américain n'est arrivé qu'à 23h30 à Genève. Et pour peu, il aurait démarré son concert au saut du van. Un passage en coulisses et quinze minutes plus tard, le voici sur scène, seul, armé d'un étrange ukulélé.
Regard enfoncé, effacé. Visage fermé, sourire malsain. Pull informe, taché. Il mange ses mots en chantant, enfant maladroit traversé de traits de génie. Trois chansons plus tard, son groupe le rejoint. Les trois Hollandais de John Dear Mowing Club l'entourent et lancent un Rock This Town bancal à souhaits. Suit un florilège des marottes Johnstoniennes, d'un Casper désaxé à un Help touchant de naïveté. Dans son monde, plus autiste que maniaco-dépressif, Daniel Johnston n'a pas l'air de réaliser la foule à ses pieds. Ils sont 500 peut-être. Et certains donnent l'air d'être venus voir le monstre. Il faut en avoir du cynisme pour y passer sa soirée, le trouver chou, rire gaiement sans entendre le mal et le génie qui s'y terre.
Johnston parle, plus sérieux que jamais, raconte un rêve effrayant (un suicidé qui s'est raté, condamné à mort), entonne un ultime True Love Will Find You puis s'en va, embarquant ses classeurs de chansons sous le bras. La foule le réclame. Il revient un instant, a capella, Devil Town et 500 paires de mains qui clapent la mesure. Quatre couplets plus tard un simple bye-bye dit la fin. Il s'en va, ne reviendra plus. Il a joué moins d'une heure et je ne lui en veux pas. Est-ce que moi aussi je vois le monstre avant le musicien? Je n'en sais trop rien en vrai. Peut-être suis-je aussi bête que d'autres.
Ce que je sais, c'est qu'entre le divin et le diabolique, une même spiritualité hantée habite Cohen et Johnston. Deux enfants au fond, chez eux sur scène. Le premier a l'air apaisé. Heureux. Et c'est tout ce que j'espère pour le second.



























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