Jem et les hologrammes Adapté au format télévisé, le rock n'est plus que folklore et paillettes d'un autre temps.
C'était l'événement musical de la rentrée. Un messie attendu depuis le milieu des années 90 au moins et appelé à sauver la face de la scène d'ici, attirant sur elle la chaleur des projecteurs. Une confirmation de "l'engouement que suscite aujourd'hui la musique suisse, dont la qualité est reconnue à l'intérieur comme à l'extérieur de nos frontières", pour reprendre la formule du site Action Swiss Music.
Oui, oui, je sais ce que vous pensez. Voilà qu'il nous bassine encore avec sa Sophie Hunger, promise à une carrière jamais vue depuis Stephan Eicher ou The Young Gods. Mais vous avez tout faux. Foin d'incarnation divine ici, c'est de culte qu'il s'agit. Une messe cathodique, pour être précis. Une semaine tout juste après le grand raout Label Suisse, la télévision emboîtait le pas à la radio pour célébrer la musique suisse. L'office est hebdomadaire, s'appelle Musicomax et s'est choisi le MAD comme église. Un nom un brin ridicule - mais guère pire qu'une future émission culturelle intitulée Tard pour bar - pour un écrin aux paillettes délavées, temple nocturne des années house.
Lecteurs d'ici, vous me direz sans doute que j'exagère l'intérêt de la chose. Lecteurs d'ailleurs, vous me direz que mon événement n'est qu'un détail pour vous. Mais pour moi, cela veut dire beaucoup (et pour vous aussi, vues vos émissions musicales sur petit écran). Le retour de la musique à la télévision, ça se fête. Reste à voir comment. Après visionnage du premier numéro de Musicomax, j'opterai pour la gueule de bois. Mais sans l'ivresse de la veille. Toujours pas remise des affres de l'inquisition, la musique format télévisuel reste engluée dans une malédiction crasse, balafrée des stigmates de ses propres décibels. Mais préférons d'abord la froide analyse aux formules crypto-cyniques.
Dans un décor nu, deux présentateurs s'escriment avec un amateurisme-pour-faire-cool, sous une caméra aux mouvements saccadés-pour-faire-arty-mais-qui-agacent. Lever de rideau. People politique, Valérie Garbani débarque à moto dans le studio, peinant à feindre l'échappée pétaradante, Born to be Wild. On papote puis l'on s'offre un live d'un ersatz neuchâtelois de Bad Religion et Pennywise. On papote à nouveau, Mme Garbani critique, déstabilise les gentils animateurs, puis rebelote, punk-rock forever. On se promène ensuite dans un bar obscur dont le patron rêve de Pink Floyd ou de Led Zeppelin sur sa scène. On copie-colle enfin l'agenda radiophonique des concerts du soir, d'un tribute à AC/DC à un Queen ressuscité. Face à cette impression d'être en 88 plutôt qu'en 08, je craque et zappe. Dont act. (Si vous ne me croyez pas, jetez-y un oeil par vous-même).
L'événement a fait flop et ce n'est pas faute d'y avoir cru, d'avoir essayé, troquant l'impossible foi contre une mauvaise foi nécessaire. Mais la musique sur la télé d'ici n'a pas changé. Pour preuve, son butin amassé durant les festivals de l'été passé: une interview de The Charlatans, un extrait de concert de The Verve. Nineties quand vous nous tenez... Téléspectateur occasionnel, je brocarderais volontiers le producteur inamovible de ces spectacles successifs, Patrick Allenbach, défenseur du Lemmy et de la permanente, intrigué par My Chemical Romance plutôt que par les Dodos. Avec lui aux commandes, les émissions musicales de la TSR ressemblent depuis deux décennies à des ersatz de Wayne's World, garages peuplés de gentils chevelus inféodés au culte hard-rock (remarquez, l'ancêtre le plus récent de Musicomax s'appelait Garage). Ou encore à Jem et les hologrammes, manga eighies rose bonbon et cheveux longs, sorte d'aieul de Tokio Hotel au féminin. A la grande époque de Guns N' Rose, l'orientation faisait illusion. Quinze ans et autant de "révolutions" plus tard - grunge, trip-hop, post-rock, IDM, brit-pop et j'en passe - le tableau fait musée paléontologique (où les mammouths font bouger leur frange au son des riffs).
Malgré tout, on a l'impression désagréable de tirer sur une ambulance en critiquant de la sorte. Un comble quand on aime le rock - terme générique ici - et qu'on regrette fréquemment son absence des grilles télévisuelles. Le problème réside peut-être dans ce paradoxe: ces émissions musicales ne s'adressent pas à ceux qui aiment la musique. Elles cherchent plutôt à convaincre ceux qui s'en fichent, ceux qui ne s'y intéressent pas, ceux qui n'en connaissent rien encore. A contenter un peu tout le monde, plutôt que beaucoup un public. Une hypothétique audience de 7 à 77 ans, comme pour rester en phase avec un média public condamné à faire son Tintin. Mais comme disait l'autre, qui fait l'ange fait la bête, Milou ici, pour un exercice cabotin bien loin de servir la musique.
Avec Musicomax comme avec tant d'autres tentatives télévisuelles de parler de musique, on plonge dans la visite guidée pour touristes en goguette. Le rock est toujours cet autre monde peuplé de gentils marginaux - jeunes ou éternels adolescents de préférence - figé dans une image d'Epinal dont plus personne ne sait bien l'origine (le punk fut-il un mouvement musical ou est-ce une marque de fringues?). Surtout, seul un obscur agenda dicte le menu, entre promotion et asile pour hardeux sans abri. La sélection ne connaît pas de critères musicaux. Et sa vitrine préfère privilégier la performance au discours, l'interview dans le sens du poil à la critique. Quand littérature, cinéma ou art contemporain ont encore droit au débat critique cathodique, la musique s'en tient aux faits, sans avis préalable ou post-partum. A défaut de spécialistes, on choisit des animateurs pour jouer au Monsieur Loyal et seul l'invité ose le commentaire (Valérie Garbani citée plus haut ou encore un musicien analysant la scène suisse où l'on ne vit pas de sa musique, sauf "concessions" (oublier Bad Religion et tenter la musique actuelle?), "chance" (Loto? Euromillion?) ou "talent" (no comment)).
La critique musicale - érudite, passionnée, drôle, cinglante, truculente ou que sais-je encore, pas de corporatisme ici - reste à la porte des studios de télévision. Et c'est dommage puisqu'elle seule pourrait peut-être légitimer ce genre d'émission, lui donner l'air d'autre chose que d'une enfilade de showcases et de pseudo-conférences, tout juste dignes d'un café de supermarché culturel. Sans point de vue ou ligne rédactionnel, l'exercice reste au mieux une manière de vivre (enfin) avec son temps, au pire un déballage alibi pour justifier son rôle. A cette absence d'audace ou d'ambition, on comprendra ceux qui lui préféreront des télé-crochets à grosses ficelles ou des chaînes musicales au débit de robinetterie. Quant aux autres, reste l'écrit, étrangement plus propice à parler d'un art avant tout sonore. Mais tout change si vite. On n'a rarement autant parler de musique qu'aujourd'hui, mais on n'a jamais aussi peu parler de la musique qu'aujourd'hui.


























Ils ne connaissent pas le montage, à la TSR? Quand on bafouille, on peut pas reprendre? Ah, non, c'est du live, pardon!! Et le tutoiement tellement cool! Et les effets de caméra à vomir...et le DJ!! Aïe aïe aïe... C'est vrai que pour un début, c'est pas jojo, quand on sait tout ce qui se passe en automne dans l'actu musicale, En Suisse comme ailleurs..
Et l'international: The Verve?! Comme tu le suggères, c'est le manque de légitimité totale des gens qui produisent ces émissions qui est choquant. On peut ne rien connaître à la musique, ce n'est pas grave, mais alors on essaie de trouver des spécialistes pour en parler, non?... Je ne comprends pas à qui s'adresse ce type d'émissions, sans doute à personne, c'est pour ça qu'elles disparaissent aussi vite qu'elles arrivent... On ne sait pas trop ce que Couleur 3 vient faire dans cette galère, mais ça prouve une fois encore que la radio, hein, c'est mieux sans les images..
Rédigé par : Fauve | 30/09/2008 à 10:40
@ Fauve:
Le noeud du problème, selon moi, c'est que ce type d'émissions ne s'adresse à personne en particulier, afin de pouvoir toucher tout le monde (avec un coup de bol ou sur un malentendu). Et c'est ça que je trouve étrange. Quand il s'agit de musique classique ou de littérature - par exemple - la télévision accepte clairement l'idée que ces émissions s'adresseront aux téléspectateurs intéressés par le sujet, quitte à faire des audiences médiocres. Mais dès qu'il s'agit de musique, on a peur de faire le moindre choix trop pointu et de perdre en route des téléspectateurs.
Au milieu de tout ça, les seuls à imposer des choix restent les programmateurs (je ne parlerai pas de "manque de légitimité" mais plutôt de "sélection égotique", incapable de tenir compte d'un autre critère que ses propres goûts musicaux). Conclusion, on se farcit le même genre de musique depuis quinze ans sur la TSR. Et la programmation annoncée de Musicomax cet automne n'est pas faite pour rassurer. Pour une Sophie Hunger, combien de groupes de punk-rok, de hard-rock, de metal ou encore de fusion. Franchement, j'ai connu des programmateurs de la sorte aux commandes de festivals et aucun n'a eu quinze ans de longévité. Le public s'est détourné avant et le verdict fut sans appel.
Rédigé par : Christophe | 30/09/2008 à 11:09
Eh oui, messieurs, c'est pas rigolo tous les jours...
Là où certains ont des Flight of the Conchords, on a les Inconnus, et là ou d'autres ont Jools Holland (au hasard), nous on a Nagui et ses duos "formidaaaaaables"....
Bon, on a quand même Tracks il est vrai, mais ce n'est pas non plus passionnant de bout en bout toutes les semaines ...
En même temps, pour ma part en tout cas, je remarque qu'il y a bien des domaines où la tv n'est absolument pas une source d'informations valable. Loin s'en faut!
Je ne sais pas pourquoi les "musiques actuelles" ou autres devraient faire exception?
Rédigé par : Bruno | 30/09/2008 à 12:49
@ Bruno:
Difficile de te donner tort. En même temps, on peut quand même espérer une amélioration de temps en temps, non?
Ce qui me dépasse dans la digestion télévisuelle de la musique, c'est réellement l'absence de toute critique ou jugement. On se contente de présenter des produits avec l'illusion que tout se vaut, de toute manière. Tandis qu'en littérature - par exemple - on a quand même une certaine tradition de la "critique", d'Apostrophe à Bouillon de culture, jusqu'aux chroniqueurs littéraires qu'on retrouve aujourd'hui dans certaines émissions (pour des fortunes diverses).
Mais en musique, on préfère l'option robinet, qu'on fasse un spot publicitaire comme CD Aujourd'hui sur France 2 ou qu'on tente de lui donner l'apparence d'une émission comme sur la TSR. Et au final, les rares fois où on entend un discours critique sur un disque, c'est dans des trucs comme Ruquier, où les chroniqueurs n'ont rien à voir avec la musique et donne leur avis comme Monsieur Tout le monde le ferait (genre Steevy).
Alors oui, tu me diras, c'est peut-être ça que les gens veulent. Mais j'en doute quand même un peu. Une émission comme Le masque et la plume sur France Inter rencontre un joli et permanent succès. Musicomax ne devrait pas passer l'été de son côté (mais bon, au tiercé j'ai jamais été bon).
Donc voilà. Je me dis qu'on pourrait faire mieux. Soit on a de l'audace et on tente un truc avec du contenu et donc des animateurs qui connaissent leur sujet et n'ont pas peur d'exprimer un point de vue et de faire des choix. Soit on la joue profil bas et on se contente de retransmettre des sessions, mais encore une fois avec des choix qui reflètent une certaine réalité artistique et l'intérêt des gens qui aiment un tant soit peu la musique. Et on enlève tout le gras qu'il y a autour. Jools Holland a trouvé une formule regardable, pourquoi pas d'autres?
Rédigé par : Christophe | 30/09/2008 à 13:15
Oui, bien sûr qu'il faut espérer, voire même oeuvrer pour une amélioration.
Mais je crois que le résumé que tu fais de la situation est assez juste et objectif. Il suffit juste d'en poursuivre quelque peu le raisonnement pour énoncer les choses encore plus clairement : le nerf de la guerre n'est pas ni la musique, ni la critique et encore moins le moindre souci de qualité, mais bel et bien le fric.
Et quand tu conjugues cela avec les principes de fonctionnement nécessairement radicaux (rentabilité coût que coûte) d'un média de masse comme l'est la tv, ça donne un mercantilisme d'un cynisme violent : la masse, tu lui dis ce qu'elle va écouter/regarder/lire (et accessoirement, tu déguises tes publicités en émissions culturelles) et enfin, tu lui prends son oseille.
Et les trois blaireaux qui veulent de la qualité, tu les ignores car de toute façon, quantitativement, ils n'existent pas dans ton système de production.
Là où on est encore d'accord sans doute, c'est qu'il y a un truc qui s'appelle "service public" dont on pourrait naïvement espérer qu'il fonctionne autrement.
La radio joue globalement bien le jeu.
la TV est une vaste blague.
Rédigé par : Bruno | 30/09/2008 à 14:26
Dans l'absolu, tu dois avoir raison. Dans le cas que j'évoque, le pire est à mon avis que l'argent ni joue aucun rôle. C'est simplement un mariage de raison entre mission imposée (parler de culture histoire de justifier les fonds publics) et loi du moindre effort (prendre les mêmes et recommencer, éviter la critique pour ne se mettre personne à dos). Un alibi, en somme, mais qui suffit, car trop amateur pour être suspect.
Rédigé par : Christophe | 30/09/2008 à 14:58
D'accord avec vous, les gars, et Christophe, tu parles du Masque et la plume, ben voilà typiquement l'exemple de la curieuse exception dont jouit (ou pâtit) la musique: on parle de tout dans Le Masque, sauf de musique! Moi je rêve d'un forum discographique de la sorte, où les gens s'empoignent, se contredisent, montent au créneau pour défendre ou descendre les nouveautés musicales. C'est le rôle qu'assument des blogs comme le tien, mais quid des médias de service public? Quand est-ce qu'on la crée, cette émission, hein?
Rédigé par : Fauve | 30/09/2008 à 15:03
Juste pour compléter la discussion et apporter de l'eau à mon moulin, je viens de lire le blog de l'émission Musicomax et les réponses de Patrick Allenbach ("le produc") sont assez clair quant au choix de programmation (en gros: on ne va pas chercher les groupes, on choisit parmi ceux qui nous écrivent. On n'est pas programmateurs non plus, hein). Je mets ici un paragraphe tiré d'une réponse à un internaute qui critique les groupes invités à jouer live. Et un lien pour le blog, pour ceux que ça intéresse:
"En ce qui concerne tes propositions moi je connais des gens qui te diront : quoi ? Kruger ? ce groupe qui s’est ridiculisé à Montreux il y a deux ans en expliquant que jouer avant je ne sais plus quel groupe monstrueux genre KORN c’était de la petite bière pour eux tu voudrais qu’on passe des gens qui ont un pareil cigare ??? Massive groove orchestra ça doit être certainement une tuerie, mais pour le moment on a reçu suffisamment de demandes sans qu’on ait besoin d’aller supplier des groupes qui ne nous ont rien demandé. A raison de 12 groupe par saison on aurait de quoi remplir deux ans de programme rien qu’avec ceux qui nous ont déjà contactés et qui présentent un intérêt manifeste dans leur style… Comme quoi tu vois, choisir n’est pas si simple que ça …et ça nous vaut plein de nouveaux amis vu qu’il y a nettement plus de groupes qui ne passeront pas que de groupes qui seront pris :0)"
http://www.musicomax.ch/blog
Rédigé par : Christophe | 30/09/2008 à 15:11
@ Fauve:
Moi je suis partant. On trouve 2-3 autres chroniqueurs et on fait ça dans mon salon avec 5 micros, un ordinateur et 2-3 bonnes bouteilles. Et après on podcaste le tout en ajoutant un peu de musique dedans.
(Je ne plaisante même pas.)
Rédigé par : Christophe | 30/09/2008 à 15:14
Cool! De belles empoignades en perspective... Et quand on est bien rôdés, on fait une proposition à la TSR... qui nous rira au nez!
Rédigé par : Fauve | 30/09/2008 à 16:34