Carla Bruni à la une Beaucoup de bruit pour rien? Peut-être. Mais l'histoire vaut d'être racontée.
Oui, vous avez bien lu. Votre serviteur a interviewé Carla Bruni, hier après-midi. Vous vous demandez peut-être ce qu'elle vient faire ici. Et vous n'avez pas totalement tort. Trois raisons selon moi. Musicale, d'abord, parce que malgré tout Quelqu'un m'a dit n'est de loin pas le truc le plus honteux sorti en France cette dernière décennie. Professionnelle, ensuite, parce que bon, faut pas déconner, mais étant donné la course au scoop sur le sujet, je n'allais pas plomber le magazine qui m'emploie en déclarant forfait. Empirique, enfin, et c'est là le sujet de ce qui suit. Parce que cette fois, j'ai vécu un truc étrange, limite exagéré, que l'on pourra résumer par n'importe quel titre sauf celui du nouvel album de la nouvelle First Lady française (Comme si de rien n'était, pour ceux qui vivraient sur Mars).
Tout commence avec une news, sortie un peu partout, annonçant le troisième album de Carla Bruni pour juillet. On est en mai et la nouvelle fait l'effet d'une petite bombe. Dans la foulée, Naive - la maison de disques de la chanteuse - contacte les médias pour atténuer l'information (une "rumeur" écrit-elle) et en profite pour rappeler que le deuxième album de Bruni s'est mieux vendu que ce qu'on a pu lire. Comme tous les journalistes musicaux du Vieux Continent (et d'ailleurs aussi), je réponds que si des interviews sont prévues, j'en serai volontiers. Par conscience professionnelle, mais surtout sans trop y croire. Et voilà que quelques semaines plus tard, j'apprends que je figure parmi les heureux élus. Wouaw... Fin de l'acte 1.
Acte 2: Début juin, je suis invité à Zurich pour écouter Comme si de rien n'était, le déjà fameux nouvel album de Carla Bruni (ou Carla Bruni-Sarkozy selon les médias). Accompagné d'une autre heureuse élue romande, je dois signer un "contrat" par lequel je m'engage à ne rien écrire sur cet album avant le 15 juillet (et à n'en parler à personne non plus, non mais!). Une fois le sésame paraphé, me voici assis dans une salle de conférence en compagnie encore de deux journalistes alémaniques et d'un représentant de Naive. L'unique copie CD de l'album vient d'entamer son European Tour. Et là, c'est le drame. Après six chansons, je commence à trouver le temps long. Les arrangements sont lourdingues (les joueurs d'harmonica et de saxophone paieront un jour!), chaque chanson est plus ennuyeuse que la précédente et la journaliste en face de moi dessine sur sa feuille de notes. Aïe!
Acte 3: Mercredi 11 juin. Carla Bruni est en couverture du Figaro. Et de VSD. L'embargo a sauté. Naive, qui veille au grain, réagit vite. Le Figaro a été méchant, VSD aussi et en plus l'interview qu'ils vendent n'en était pas vraiment une. Qu'à cela ne tienne, tous les médias français seront punis. Pas d'interview pour eux avant le 19 juillet. Nah! En passant, on m'autorise à me départir de mon "contrat". Je peux donc écrire quelque chose sur le disque. Mais attention: mieux vaut que je n'en dise pas trop. Et si possible, si je pouvais en profiter pour annoncer un plus grand papier pour juillet...
Acte 4: Samedi 21 juin. Carla Bruni fait la couverture de Libération qui lui offre sept pages d'interview à défaut d'un poste de rédactrice en chef. 43% de ventes en plus qu'un samedi normal pour le journal, mais des lecteurs pas contents par légions sur son site. Pas de message de Naive cette fois-ci. Tout juste laisse-t-on sous-entendre que c'est une initiative personnelle de la First Lady qui a contourné l'embargo et la punition générale infligée aux médias français. Et aussi que l'album sortira finalement le 11 juillet (et non plus le 21). Dans ma rédaction, ça commence à grincer des dents et à rigoler un peu aussi. Après discussion, il est décidé que nous aussi, si c'est comme ça, nous grillerons l'embargo. Et ça tombe bien, puisque j'ai rendez-vous avec Carla Bruni mercredi 2 juillet. Seul hic: le magazine part sous presse le mardi soir pour pouvoir paraître le jeudi. Qu'à cela ne tienne, le web fera tout aussi bien l'affaire.
Acte 5: Vendredi 27 juin. Enfin, on me confirme mon interview avec Carla Bruni. Quinze minutes (pour huit heures de TGV au total) et une réécoute de l'album juste avant. A la rédaction, ça bosse. Me voici en train de pondre ma critique de Comme si de rien n'était tout en y annonçant une interview à découvrir en ligne. Je me lâche. Je tape, je mords, je casse. En une formule: je critique. Mardi 1er juillet, on m'annonce enfin l'heure et le lieu de l'interview, ainsi qu'une nouvelle date d'embargo: le 10 juillet. Trop tard. Mon papier est fait, notre décision est prise et pour le reste, on verra bien. Quant à l'interview, nous optons pour un angle plus musicale que politique, histoire de ne pas poser les mêmes questions que lues ailleurs.
Acte 6: Hier, donc, mercredi 1er juillet. TGV à 7h03. Arrivée Gare de Lyon à 11h03. Passage chez Naive et écoute de l'album. Et là, c'est le drame! Et si je m'étais planté? Les trois premières chansons me paraissent moins mauvaises que dans mon souvenir. Ma jeunesse est sympa, sans être super originale non plus. La possibilité d'une île a de bons moments, malgré quelques sonorités kitsch. L'amoureuse renoue avec les sautillements de Quelqu'un m'a dit, des cordes pas si dégueues en plus. Voilà que dans ma tête je revois les exemplaires de L'Hebdo qui s'empilent à l'imprimerie. Et merde. Heureusement, la suite est fidèle à mon souvenir. Les arrangements sont de plus en plus lisses, tandis que les mélodies tournent en rond. Cette impression d'écouter une longue variation autour des dix mille manière d'arranger sur un mode variété la même chanson ou presque. En face de moi, une journaliste dessine. A côté, un autre relit ses notes. Ne sont-ils là que pour le côté First Lady de la chanteuse? Ou bien est-ce l'ennui? Quand je réalise qu'on n'en est qu'à la huitième chanson et que le disque en compte quatorze, je me dis que c'est bel et bien l'ennui. Pour faire court et avec style, le problème de ce disque c'est qu'on a l'impression d'écouter Radio Nostalgie. On pense un peu à Barbara (la voix parfois), un brin aux Beatles (quelques sonorités sixties), un zeste à Tom Waits (mais alors juste un zeste sur un morceau), un poil à Jacques Dutronc (une flûte évadée de Paris s'éveille). On pense à tout ça. On pense et puis on oublie. C'est Bruni, c'est Bruni. Rien de honteux en fait. Mais rien qui justifierait l'engouement attendu non plus.
Acte 7: Hier, toujours, l'interview. THE interview. Franchement, vous pensez que j'en interviewerai d'autres des femmes de présidents. Moi pas. Ou alors des femmes de présidents suisses. Et c'est tout de suite moins glamour. Nous voici dans le 16ème, sous une pluie battante. Quatre journalistes et deux représentants de la maison de disques. Le cortège a des airs de course d'école. Mais très vite la réalité reprend le contrôle. A peine sommes-nous arrivés devant la maison de Carla Bruni qu'un homme sort d'une voiture garée-là et nous présente une plaquette POLICE. On se présente, il nous ouvre et sur sa fesse droite on voit bien son pistolet dans son étui. Nous sommes en avance. Carla Bruni nous accueille, mais son timing est minuté. Nous attendrons donc dans la cuisine. Pendant le premier interview, je fume des cigarettes dans le jardin. C'est le seul moment où je me rends compte de la portée du truc. Pouvoir se dire cette phrase: "Je fume une cigarette dans le jardin de Carla Bruni". Pas mal, non? Enfin, c'est à moi. Et là, je sens l'arnaque. Ce n'est pas Carla Bruni en face de moi. C'est Carla Sarkozy. Oubliée la fille un peu - mais alors un peu - rock'n'roll. Voici une première dame. Bien sûr, ça n'est pas Bernadette Chirac, mais quand même, ça fait bizarre. L'interview - comme celles de mes trois prédécesseurs - ne décollera jamais vraiment. Tout juste apprendrai-je que Nicolas Sarkozy n'a "pas passé les trente dernières années à jouer de l'harmonica ou du tam-tam". C'est bon à savoir. Mais il est déjà l'heure de rentrer. En sortant, j'aperçois Julien Clerc qui vient rendre visite à Carla Bruni. Dans le train, je retranscris l'interview (je vous passe les problèmes de batterie, l'heure et demie de retard, mon casque qui rend l'âme). Puis, chez moi, j'écris cette bafouille. Et déjà c'est le milieu de la nuit. Sur ma stéréo j'écoute Christophe. Et je me demande ce qu'il pensera du disque de Carla Bruni. En attendant, je vais lui copier ces faces-B de Thom Yorke que je lui ai promis.





























Ouairffhhh
Même si je comprends aisément l'intérêt professionnel qu'il peut y avoir à rencontrer une telle personnalité publique, j'avoue que, vivant dans ce pays où depuis un an, tout le monde (et même des gens recommandables...), partout, tout le temps ne parle que des moindres faits, gestes et mots de notre couple royal, j'ai un peu de mal.
Donc, dans la série, on a maintenant "Madame fait un disque".
C'est bien pour elle sans doute.
Après, je préfère de loin le récit de ton épopée journalistique que la retranscription du quart d'heure de ta rencontre avec la chanteuse.
Il s'y passe beaucoup plus de choses!
Rédigé par : Bruno | 03/07/2008 à 09:49
Bonjour,
Bravo pour votre travail !
Quelle bouffée d'air pur quand on compare votre presse et la notre (ou ce qu'il en reste dans notre beau pays des Droits de l'homme ^^)
J'espère simplement que son mari-président-producteur ne fera pas interdire son album comme il a fait interdire et détruire le livre de mon épouse Valérie Domain :-(
Pour les plus curieux d'entre vous :
http://www.dailymotion.com/video/xnk1k_sarkozy-et-la-censure
ou bien
http://sarkostique.over-blog.com/article-1773345.html
Merci pour votre courage !
Cordialement,
Pierre
Rédigé par : Pierre | 03/07/2008 à 11:30
Tu es journaliste, tu es entré dans la maison de Carla Bruni, et c'est tout ce que tu as à nous dire?
A quoi ça ressemble, son intérieur? Plutôt baba-artiste, ou plutôt bobo-UMP? Y a-t-il des photos de Mick ou de Nico au mur? Une guitare qui traîne, ou un Powerplate?
C'est cela, qu'on aimerait savoir. As-tu un peu regardé autour de toi?
Tu as eu la chance d'entrer dans la maison d'une des personnalité les plus fascinantes du moment, et tu n'as rien, absolument rien à raconter d'intéressant.
Ton article et ton post sont d'une indigence désolante. As-tu des yeux pour voir, ou seulement des oreilles pour écouter?
Marco
Rédigé par : Marco | 03/07/2008 à 13:04
Je ne comprends rien à l'angle de ton article sur le site de L'Hebdo. Tu dis que c'est Carla Sarkozy qui est venue alors que tu voulais interroger Carla Bruni. Je comprends pas cette déception, imperceptible dans l'article. D'autant que tu ne lui poses aucune question sur sa vie de Première dame, mais seulement des trucs banals sur sa vie de chanteuse! Typique du journaliste culturel borné qui sort pas de son domaine. Que tu sois déçu alors que tu poses les mauvaises questions, c'est normal et il ne faut pas t'en plaindre!
Rédigé par : Josef | 03/07/2008 à 13:09
Qu'est-ce que j'avais dit?
Il y en a plein, tout partout, avec leurs certitudes, leurs accusations, leurs blogs géniaux, leurs dessins amusants et autres montages vidéos rigolos...
Au secours!
A propos de (bonne) littérature, signalons l'autre excellent ouvrage de cette non moins excellente journaliste de Gala, Valérie Domain, "Bisou, maman va travailler".
Rédigé par : Bruno | 03/07/2008 à 13:28
Et pendant ce temps personne ne parle de Barbara Carlotti, nom italien, plantureuse femme, voix qui évoque Barbara, et un album de pop francophone sublime.... Oh c'est sûr, elle en vendra bien quelques milliers d'exemplaires, aura eu ses chroniques ici ou là, mais la couve de Libé, ça risque d'attendre un peu.. Dur métier que celui de journaliste musical, dans ces circonstances où tout le monde a baissé son froc. Des séances d'écoute? Vous savez où vous pouvez vous les mettre. La seule façon de rester honnête dans ce job: télécharger, acheter les disques qu'on écoute tranquillement chez soi avant de les chroniquer, et se foutre du reste. Mais bien sûr, les rédacs chefs savent tellement mieux que tout le monde ce qui mérite un papier... Quant à l'intérieur de Carla Bruni, on préfère pas avoir de détails, c'est déjà assez glauque comme ça...
Rédigé par : Fauve | 04/07/2008 à 17:38
Je vais répondre dans l'ordre:
@ Bruno: Je crois que tous les lecteurs n'ont pas les mêmes envies. Certains attendaient l'interview, d'autres les coulisses, d'autres rien et quelque uns d'entre eux seront peut-être surpris.
@ Pierre: Je ne crois pas qu'il faille parler de courage. J'ai donné mon point de vue sur ce disque, comme pour tous les autres dont je parle ici et dans L'Hebdo. De même, j'ai donné mon avis sur l'interview et cette rencontre comme il m'arrive fréquemment de le faire. Foin de courage donc...
@ Marco: Carla Bruni ne me fascine absolument pas. Cela n'a jamais été le cas et ce n'est pas parce qu'elle s'est mariée avec Nicolas Sarkozy que ça devrait changer. Dans cette logique, j'ai été la voir pour son nouvel album. Et pas pour décrire son intérieur. Ce n'est pas ma conception de mon travail et, heureusement pour moi, ce n'est pas celle du magazine qui m'emploie.
@ Josef: Ma déception vient du discours et des réponses extrêmement lisses donnés par Carla Bruni. Citer "Foule sentimentale" comme exemple de chanson engagée, réduire le coup de gueule de Daniel Darc à des divergences artistiques, revenir constamment sur l'importance de sa fonction... Je ne dis pas qu'elle a tort. Je ne suis pas sûr qu'elle ait le choix d'ailleurs. Je le relève, tout simplement, et je t'invite à relire les interviews nettement plus débridées qu'elle donnait à l'époque de son second album (il y a 18 mois tout juste). En passant, je remarque que quelqu'un me reproche exactement le contraire de ce que tu me dis sur le site de L'Hebdo.
@ Fauve: Drôle de coïncidence, mais Barbara Carlotti a le même distributeur en Suisse que Carla Bruni. Et pour elle, ni CD promo, ni "listening session". Quelqu'un m'a fait découvrir une de ses chansons il y a quelques jours et je vais écouter l'album sous peu (magasin physique ou magasin en ligne). Quant à l'écoute en groupe, j'avoue que c'est la première fois que je me prête à ce genre d'exercice. Et comme toi je trouve ça très dommageable. Maintenant, comme je l'explique plus haut, je ne pense pas que je pouvais refuser sur ce coup-là.
Rédigé par : Christophe | 04/07/2008 à 19:31
@ Christophe:
Et quid de l'idée de faire une sorte d'assises du journalisme musical, en définissant en commun les limites à partir desquelles le métier ne peut plus être exercé dans des conditions acceptables? Si tous les journalistes musique de la place et même leurs collègues francophones signaient une sorte de manifeste, peut-être que les maisons de disques seraient obligées de revoir leur politique de diffusion? Et si tout le monde s'y met, les pressions exercées sur le dit journaliste pour parler forcément d'un disque qu'il n'a pas pu écouter décemment n'auraient peut-être plus tant de raison d'être, non? La chose est déjà allée trop loin, mais vu les soucis qu'ont les majors, peut-être qu'ils ne verraient pas d'un si bon oeil tous les journalistes du pays boycotter leurs produits... On peut rêver...
Rédigé par : Fauve | 05/07/2008 à 17:55
@ Fauve:
L'été dernier, les majors ont lancé le concept MPN: plus de disques pour les journalistes, mais une écoute en streaming de certains d'entre eux sur une plateforme commune. Les journalistes de la presse écrite se sont réunis plusieurs fois, ont co-signés un refus de cette évolution tant ses conditions d'écoute nous empêchaient de réaliser notre travail dans de bonnes conditions. Mais rien n'a bougé. Pire, il n'est pas rare que je refuse des interviews car il n'y a pas possibilité d'entendre l'album avant et que quelque temps plus tard je découvre que d'autres confrères - très remontés à l'époque de MPN et jurant d'être inflexibles - ont accepté ces mêmes interviews. Et je ne parle même pas de tous ceux qui acceptent des voyages de presse, des conféreces de presse au soleil ou encore des listening sessions pour pondre ensuite de longs papiers totalement vierge de la moindre critique.
Difficile donc d'imaginer des assises du journalisme sur le sujet. Déjà qu'il y a peu de cohésion entre les journalistes musicaux ou culturels, mais ensuite il faudra encore que les journalistes politiques, économiques ou autres - les vrais journalistes à les entendre parfois - acceptent de considérer que nos interrogations sont légitimes. Il m'est déjà arrivé de faire état des conditions actuelles à certains collègues et de m'entendre rétorquer que ces soucis ne sont rien en rapport d'un reportage dans un pays en guerre. Ce qui est vrai, bien sûr, mais ne constitue ni une réponse, ni un argument.
Enfin, je me demande vraiment si les médias jouent encore un rôle dans les choix du public. Peut-être que la mise en avant, la visibilité peut influencer les achats, mais je n'ai pas l'impression que les critiques convainquent. Et sans doute parce que trop peu de médias font encore de la critique. Plutôt de la présentation de produit. Ce qu'on vit en ce moment avec Carla Bruni d'ailleurs. Par exemple dans L'Express:
http://www.lexpress.fr/culture/musique//dans-les-secrets-du-nouvel-album-de-carla-bruni_521109.html
Après avoir lu ça, je me suis dit que c'était finalement bien que j'aille la voir et que je donne un avis dissonnant dans le concert de louanges du moment...
Rédigé par : Christophe | 05/07/2008 à 18:21
Ouais, ben c'est pas bien gai tout ça... Je comprends mieux pourquoi plus personne ne fait confiance aux critiques... Garde le cap, c'est tout ce que je peux te dire, et tant pis pour les pleutres...
Rédigé par : Fauve | 05/07/2008 à 18:56