Le Lavant du Pont Neuf A moins que ce ne soit le la pin des tunnels...
Pardon. Je reviens sur Justice. Mais c'est leur justification qui me fait marrer. "A chanson indiffusable, clip indiffusable". Comment peut-on parler de clip indiffusable à l'heure de YouTube? A une époque où même si les singles semblent utopiquement destinés aux radios, les clips sont conçus sans avoir Mtv dans la tête. Mais sans rêver de pilon pour autant.
Un joli discours de dupe, sans surprise. Et puisqu'on ne se résoudra pas à passer Stress ici, utilisons-le comme un nouveau prétexte pour parler d'autre chose. Après le Come To Daddy d'Aphex Twin, voici le Rabbit In Your Headlights de UNKLE. Un vrai clip indiffusable et longtemps indiffusé (y avait pas YouTube à l'époque). A la voix, vous reconnaîtrez Thom Yorke, de Radiohead. A l'image, c'est Denis Lavant que vous repérerez peut-être, pour un rôle qui évoque celui qu'il tenait dans Les amants du Pont Neuf de Leos Carax. Dans les premières scènes du moins, où Lavant apparaît en sans-abri errant, frottant sa tête contre le bitume de la route, jusqu'à ce qu'une voiture lui écrase la main.
Et l'ange perdit au catch Pour donner naissance à un bel album de country signé Bonnie 'Prince' Billy
Petit ravalement de façade, suite aux quelques problèmes d'écoute de la semaine dernière (en passant, les trois reprises étaient Crazy par Ray Lamontagne, Disco 2000 par Nick Cave et Here par Tindersticks). Nouveau lecteur donc, qu'on espère plus performant.
Et pour l'inaugurer, rien de mieux qu'un peu de vieux jambon. Avec son petit dernier Lie Down In The Light - quatrième sortie en six mois quand même! - Bonnie 'Prince' Billy réussit peut-être son plus bel album de country à l'ancienne, voire classique. Moins inégal qu'Ease Down The Road, plus touffu que Master and Everyone, ce Lie Down In The Light réussit à trouver l'équilibre entre country des champs et blues plus urbain. Pour s'en convaincre, écoutez l'avant-dernière piste, Willow Trees Bend, petit bijou dépouillé et mélancolique.
Et comme l'ami Will Oldham aime à multiplier les sorties, profitons de "3 de 1" pour une promenade parmi quelques titres rares, sortis en catimini et épuisés depuis (même pour ceux réédités sur Little Lost Blues, disque bonus offert avec The Letting Go mais malheureusement dans un tirage extrêmement limité). Voici donc trois titres qui auraient mérité meilleur sort, tant ils démontrent le talent et la palette folk du bonhomme, de la mélancolie tranchante à la country ensoleillée. Un peu comme Lie Down In The Light d'ailleurs...
1. His Hands (titre vendu sur iTunes - réédité sur Little Lost Blues) 2. One With The Birds (extrait du EP Blue Lotus Feet) 3. Barcelona (extrait du 7" We All, Us Three, We Ride - réédité sur Little Lost Blues)
Justiciers stressés Ou beaucoup de bruit pour vendre un blouson...
Réalisé par Romain Gavras (fils de Costa), le récent clip Stress de Justice a enflammé la toile ces dernières semaines. En cause: une imagerie limite, entre Orange Mécanique de Stanley Kubrick (pour le décor) et Le droit de savoir de TF1 (pour le montage). Des jeunes - tous Noirs ou maghrébins - arborant des blousons à l'effigie de Justice (en vente chez Colette) font le trajet de leurs banlieues au centre de la ville pour tout péter, avant de se retourner contre le caméraman.
Du côté du groupe comme du réalisateur, on élude la question du message du clip. A chanson indiffusable, vidéo indiffusable. Sauf qu'avec Internet, tout le monde peut la voir et y réagir. Dommage alors que ses auteurs n'aiet pas imaginé un message. Car sous couvert de dénoncer la violence, le clip se prend les pieds dans le cliché. De l'origine des casseurs au parcours fléché dans Paris, en passant par le reportage caméra à l'épaule, on peine à voir la différence entre ce clip et nombre de documentaires racoleurs consacrés à la banlieue ces dernières années. Jean-Pierre Pernault et Charles Villeneuve réunis n'auraient pas fait mieux. On est bien loin du regard en biais de Kubrick. Ou de Chris Cunningham, réalisateur attitré des vidéos d'Aphex Twin. Impossible en effet de ne pas penser au clip de Come To Daddy. Sauf qu'en remplaçant les banlieusards par des petites filles au visage aphextwinien, Cunningham créait un décalage propice au malaise et dans son prolongement à la réflexion. Revoyons plutôt ce clip plutôt que le coup de pub de Justice, scandale un brin inutile pour vendre des blousons.
(En passant, je vous recommande la lecture de l'excellente enquête du Nouvel Observateur parue la semaine dernière, qui revient sur les conditions de tournage de ce clip et renforce un peu plus encore le côté banalement putassier et opportuniste de l'entreprise)
Une fille, un gars Dans un décor aux allures de brocante mystique, entre Broadcast et Mazzy Star.
Le web est un outil à double tranchant. Hype, buzz et autres révélations ont transformé le quotidien musical, contournant avec bonheur les stratégies mal huilées du marché du disque. Ou comment imposer comme sensation du moment une fanfare lapone tendance punk.
Revers de la médaille, la cadence des découvertes évoque le NME des années 90 et son hebdomadaire meilleur groupe du monde. En gros, ça buzze avant puis, quand le disque sort, le soufflé est déjà retombé, la hype est devenu oubli. Un tris mécanique qui sépare l'ivraie du bon grain, mais crée aussi son lot de dommages colatéraux.
Il en va ainsi de Beach House et de son second album. Le duo américain a profité d'un vent d'enthousiasme sur le net avant la sortie de Devotion. Mais au moment où le disque tombe dans les bacs, plus un mot ou presque. Et comme une malédiction vient rarement seule, on en viendrait presque à oublier la présence du groupe au Kilbi ce week-end, coincé au milieu d'une soirée gargantuesque (Cat Power, The Notwist, Why?, Boris, Colleen, etc.).
Pourtant, Devotion vaut bien mieux qu'un simple coup de buzz. Cotoneuse et onirique, la pop de Beach House rappelle nombre de groupes maîtres du genre, de Cocteau Twins à Broadcast, en passant par Mazzy Star. Des mélodies brumeuses mais accueillantes, mélancoliques mais insouciantes, servies par une écriture délicate, aux passages secrets parfaitement distillés. Point de redite, mais une orfèvrerie légère, mi-surannée, mi de son époque. Comme un rêve, peut-être trop homogène par instants, nuageux histoire d'apaiser les pics caniculaires de l'été qui s'approche.
C'est l'histoire d'une chanson, d'un disque et d'une fille. Dit comme ça on croirait une redite de la semaine passée, mais si on remet les choses dans l'ordre c'est une autre histoire.
Au début c'est une chanson seulement, sur une compilation du magazine Les Inrockuptibles. Waltz #2 (XO), d'un certain Elliott Smith. Malgré son titre, je ne réalise même pas qu'elle a un vrai rythme de valse. De même, je ne saisis pas l'histoire qu'elle raconte. Ou seulement de manière subjective. Elliott Smith parle de sa mère, j'y entends une fille, partie avec un autre ("That's the man she's married to now / That's the girl he takes around town"). J'écoute cette chanson jusqu'à l'usure, guettant l'apparition de l'album chez le disquaire local. Mais rien.
Puis en décembre je suis à Lausanne, pour les courses de Noël. Dans un magasin je trouve l'album et l'achète. Mais je suis un peu déçu. Je m'attendais à découvrir plein d'autres Waltz #2 et j'hérite d'un album hétéroclite, qui sautille d'une extrême à l'autre dans ses arrangements, malgré une autre valse (Waltz #1 dont la structure évidente me mettra la puce à l'oreille pour le rythme cadencé). Un album qui distille ses pépites au fil des écoutes seulement, une fois passé les titres plus dispensables, moins éclatants. Tomorrow Tomorrow d'abord, évidence et rampe de lancement à Waltz #2. I Didn't Understand enfin, final étrange, a capella, où le crépuscule prend des teintes légères.
La fille arrive un peu après, presque à la suite. Je suis à la montagne avec des amis, ma copine vient de me quitter et j'ai avec moi une cassette avec Waltz #2, que je passe et repasse inlassablement, play, rewin, play. Comme pour rester figé sur cette rupture, très cliché ("Just leave me alone / In the place where I make no mistakes).
Et puis une autre fille arrive et c'est un coup de foudre, de ces trucs qui n'arrivent qu'une fois peut-être. Une semaine comme une parenthèse, entre elle et elle. Une fille et une chanson. A la fin, je redescends de la montagne, je retrouve la fille qui m'a quittée, je lève le pied sur ma consommation de Waltz #2. Comme un retour à la normale. Avec un refrain lancinant, très cliché à nouveau ("I'm never gonna know you now / But I'm gonna love you anyhow").
Dis comme ça, l'histoire n'est pas formidable du tout. A peine intéressante. Mais ce n'est pas faute d'avoir essayé. Pendant des années, j'ai pris et repris la plume pour essayer de raconter ces quelques jours, avec la fille et Elliott Smith. J'ai même essayé de construire un texte sur un rythme de valse. Mais je n'ai jamais réussi. Peut-être parce que les histoires de quand on a 17 ans ne le sont qu'à cet âge-là.
Par contre, j'ai poursuivi mon exploration de l'univers d'Elliott Smith. Et sans cette obsession qui m'a fait comprendre de travers cette chanson, il n'est pas dit que je ne serai pas passer à côté d'un songwriter essentiel.
Mégateuf! Excellent! Remettre "Wayne's World" au goût du jour? Facile quand on est Gnarls Barkley!
Ah! La reprise c'est tout un art. Sans doute sont-ils plein à l'avoir dit et écrit déjà. Donc je vous ferai grâce du laïus. Surtout qu'en matière de reprises, je ne suis pas persuadé qu'il y ait une recette toute faite. Certaines dépassent l'originale, d'autres détournent l'originale. Certaines sont anecdotiques, d'autres deviennent essentielles. Certaines sont purement régressives, d'autres jouent les archéologues.
Pour ma part, j'affectionne cet art inutile, riche pourtant en bijoux qui comblent les mélomanes (au hasard, Kicking Against The Pricks de Nick Cave, The Cover Records de Cat Power ou encore les Flaming Lips reprenant Kylie Minogue). Mais ma préférence va au contre-pied. A l'art de ralentir le tempo, de contourner la montagne au moment de l'ascension, de casser le jouet. Trois exemples parmi mes préférés. A vous de les reconnaître (en même temps, c'est plutôt facile)...
"Regarde maman, je rocke!" "C'est bien mon petit, plus tard tu feras des beaux disques..."
Je ne sais pas pour vous, mais moi j'ai un abonnement à eMusic. C'est peut-être con, mais j'aime bien acheter des MP3 de temps en temps. Oui, j'ai bien dit acheter. Les prix sont modiques, le choix étoffés (sauf si on reste vissé sur les catalogues des majors) et le tout réserve parfois de bonnes surprises. Ainsi, je viens d'acheter le récent SYR7 de Sonic Youth, sorti uniquement en vinyl, et eMusic m'a permis d'en télécharger les deux titres en MP3 pour presque rien, m'évitant de me replonger dans les secrets techniques de ma platine USB.
Ceci dit, eMusic vaut presque autant pour son catalogue que pour ses idées originales. Parmi celles-ci, notons la présence d'un magazine on-line à l'approche plutôt décalée. Les conseils s'y succèdent, émanant d'abonnés, de critiques, d'artistes ou encore de leurs mamans. Oui, vous avez bien lu. Comme dans le prolongement de la fête des mères, plusieurs génitrices - ouh que c'est moche comme mot - de musiciens indés nous parlent de la musique de leurs rejetons respectifs. Madame Beirut nous avoue sa préférence pour Elephant Gun et Sunday Smile, ainsi que pour d'autres chansons dont elle oublie le nom. Madame Bon Iver a quant à elle un coup de coeur pour re:Stacks, chanson qui referme le premier album de son fiston. Tandis que Madame Bowerbirds - on en parle bientôt ici, promis - fait écouter à ses élèves la musique de son fils, lesquels adorent In Our Talons (essayez, vous verrez, c'est très très bien). Pour d'autres histoires de famille - de Bishop Allen à Adam Green - c'est ici!
Photo de famille rare Pour un groupe discret mais précieux: Gregor Samsa.
Il y a parfois de drôles d'injustices. Prenez Gregor Samsa. Tandis que Sigur Rós et d'autres groupes post-rock à tendance planante jouissent d'une aura étonnante, le groupe américain végète lui dans un anonymat qui frise l'incompréhension. Pourtant, ni son premier album (27:36) ni sa suite (55:12) n'ont à rougir devant les mers de tranquillité et les envolées oniriques des apôtres du genre. Les deux disques échappent d'ailleurs au ridicule, au contraire de certaines errances exaltées.
Pour ma part, j'ai découvert le groupe américaine suite à une chronique dithyrambique lue sur le net. Puis je me souviens avoir trouvé 27:36 dans les bacs à soldes de la FNAC (à 5 francs, soit 3 euros pour les lecteurs français). Est-ce à dire que tout le monde se fiche de Gregor Samsa? On aurait tort en tout cas.
Avec son troisième album Rest, Gregor Samsa poursuit son évolution entamée sur 55:12. Exit les soudaines envolées, en sourdine les guitares. Naviguant toujours plus loin sur la frontière entre ambient et musique contemporaine, le groupe renforce ses arrangements (bois et cordes en tête) pour rhabiller des mélodies de piano jouant habilement des répétitions, sans perdre de vue une certaine évidence pop. L'ensemble se délite sur l'ensemble de l'album, telle une oeuvre qui dévoilerait sur la longueur ses recoins, de ralentis sismiques (Ain Leuh) en brumes boisées (Abutting, Dismantling ou Pseudonyms), moins évanescente qu'il n'y paraît. Jusqu'à gagner le mystère du panorama offert par la pochette, entre dérive d'un monde fragmenté et paysage lunaire.
A la fin du printemps 1997, Radiohead n'était encore qu'un groupe de rock comme les autres. Pour nombre de journalistes, de fans ou pour l'adolescent de 17 ans que j'étais. J'avais chanté en fermant les yeux sur Creep, m'étais plutôt emmerdé sur Pablo Honey et avait bien aimé The Bends, fermé une nouvelle fois les yeux sur Street Spirit.
A la fin de l'été 1997, Radiohead était devenu, au choix, le meilleur groupe du monde ou le sauveur du rock.
Entre ces deux moments: OK Computer.
Pour ma part, je n'attendais pas ce disque avec frénésie ou impatience. J'avais beaucoup aimé l'inédit Lucky, paru sur la compilation Help, mais je ne m'attendais pas à un album radicalement différent de The Bends pour autant. Et puis il y a eu le premier extrait, Paranoid Android, et son clip réalisé par Magnus Carlsson. Une construction inouïe à mes oreilles - post-rock ou prog-rock entreraient plus tard dans mon vocabulaire - d'une mélodie entêtante transpercée de larsens explosifs à un final mélancolique à souhait avant une une ultime décharge électrique.
Autant dire que j'ai rapidement guetté l'album après ça. Et je n'ai pas été déçu. Comme beaucoup d'autres j'ai découvert en Radiohead un groupe d'exception que je n'avais pas décelé plus tôt. Décrire l'album titre par titre n'aurait aucun sens. Plutôt quelques sons: la basse bourdonnante d'Exit Music (For A Film), la voix synthétique de Fitter Happier, la guitare aérienne et obsédante de No Surprises.
Par la suite, ma passion pour Radiohead alla crescendo, malgré les trois ans d'attente avant Kid A (trois ans seulement? dans ma mémoire ils m'en paraissent six au moins!). Une passion nourrie par la capacité du groupe à étonner, à oser Je me souviens de sa prestation à Nulle Part Ailleurs, sur Canal +, quelques jours avant la sortie de Kid A. Morning Bells puis Idiotheque. Difficile de faire plus surprenant que cet orage électronique. L'émission à peine terminée, j'étais au téléphone avec ma copine de l'époque - fan elle aussi du groupe d'Oxford - prompt à commenter ce à quoi nous venions d'assister, à tirer les fils de l'album à venir.
J'ai cru revivre cette excitation l'automne dernier, avec l'annonce de la sortie d'In Rainbows. Mais la révolution s'est vite révélée un feu de paille. Rien de grave en fait. Dans l'intervalle, nombre de disques et de groupes sont devenus des passions de chevet, m'ont offert surprise et émotion, à la manière de Radiohead et de son OK Computer, qui fut un éveil au rock pour pas mal de gens à la fin des années 90.
Avril en noir et blanc Parce qu'on ne se découvre pas d'un fil, sous un vent mélancolique.
Le disque est sorti le 1er avril. Mais il n'a rien d'une blague. Même pas drôle. Mark Kozelek préfère la mélancolie à la gaudriole, avec Red House Painters comme au sein de Sun Kil Moon. Et on ne va pas s'en plaindre.
April est magnifique. Sobres et limpides, les mélodies de Kozelek sont portées par une voix profonde et délicate, pour des teintes de gris en dégradé. Rien à jeter. On se sent chez soi dès les premières notes, pris dans une atmosphère cotonneuse, une mélancolie aérienne. Et Heron Blues est un vrai petit chef-d'oeuvre avec son gimmick obsédant, la six-cordes en suspension.
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