Suite et fin de l'interview de Dominique A. Jamais avare de sa plume lorsqu'il s'agit de partager ses coups de coeur musicaux, il revient sur son rapport à la musique des autres, mais également au cinéma et à la BD, clef pour comprendre son écriture.
Dans Les points cardinaux, tu es décrit comme "le parrain de toute une scène secrète". Une étiquette que tu as souvent refusée par le passé. Est-ce que tu l'assumes mieux aujourd'hui?
Complètement. Je n'aimais pas cette idée avant, peut-être par coquetterie, peut-être parce qu'elle me semblait exagérée. Aujourd'hui, si j'entends ce que j'entends et si je lis bien ce que je lis, je dois admettre que j'ai apporté ma petite pierre à l'édifice ridicule de la chanson et du rock français (rires). Après, il n'y a pas de quoi pavoiser. Mais le fait d'être cité par des gens m'assure une certaine pérennité et un intérêt qui ne se dément pas trop.
Tu as l'impression d'être devenu une sorte de caution?
Je ne crois pas. Si tu prends les gens qui ont vingt ans et qui font de la musique, je ne sais pas du tout si je représente quelque chose pour eux. Ensuite, je suis peut-être une caution ou une référence pour les gens qui ont mon âge. Mais après, des merdeux vont arriver et foutre un bon coup de pied dans la fourmilière et je serai le nouveau Christian Decamp (rires).
Je suis peut-être une caution ou une référence pour les gens qui ont mon âge, mais après, des merdeux vont arriver et foutre un bon coup de pied dans la forumillière.
Est-ce que des musiciens continuent de t'envoyer leurs démos et leurs albums aujourd'hui?
Je reçois toujours des disques, mais je n'écoute pas tout ce qu'on me donne. Récemment, j'ai cependant passé une sorte de contrat avec ma copine. J'ai plein de maquettes qui traînent à la maison, dont beaucoup que je n'ai jamais écoutées, et je songeais à m'en débarrasser. Elle m'a un peu fait culpabiliser en soulignant l'importance que cela pouvait avoir que je les écoute, pour ceux qui me les ont envoyées. En même temps, je n'ai jamais dit que j'étais directeur artistique. Mais au final, j'ai décidé que désormais, si on me donne une maquette après un concert, je l'écouterai dès le lendemain.
Ces dernières années, tu n'as pas hésité à prendre la plume pour parler de tes disques du moment, sur ton site ou dans le magazine Epok. Quels sont tes albums de chevet actuellement?
Ces derniers temps, j'ai écouté moins de disques que par le passé. Là on vient de m'envoyer une réédition de concerts de Karen Dalton. Et malgré le son crapoteux, je trouve ça très fort et très émouvant, comme d'entendre un truc sorti du fond des âges. Peut-être mon affection pour la lo-fi. Sinon, j'ai beaucoup aimé le disque de Mai, une Suédoise installée en France. Et puis il y a Patrick Watson, annoncé comme la nouvelle sensation, dont l'album Close To Paradise est vraiment excellent.
Patrick Watson - Luscious Life (extraite de l'album Close To Paradise)Les points cardinaux met en évidence ta passion pour la bande dessinée, en tant que lecteur, mais aussi à travers tes propres croquis. Est-ce que cela a joué un rôle dans ton écriture musicale?
Au niveau des textes, c'est certain. C'est peut-être pour ça que parfois les gens ne comprennent pas de quoi je parle dans mes chansons. Par exemple, la narration d'une chanson comme Bowling pourrait être une bande dessinée. Et si aujourd'hui je croise des auteurs de BD qui écoutent mes chansons, ça n'est pas un hasard. J'ai été nourri par cette manière de raconter les histoires et sans doute qu'ils y retrouvent ces séquences, ces ellipses, ces références visuelles. Une narration saccadée, comme si on passait d'une case à une autre. Pareil pour l'onirisme ou la poésie qui peut émaner de mes textes. Cet imaginaire-là, je le dois en grande partie à la bande dessinée, dont on ne souligne pas assez la puissance poétique.
Quels auteurs actuels affectionnes-tu?
Je reviens toujours à la bande dessinée italienne, en particulier Gipi ou Gabriella Giandelli. Et puis il y a pas mal d'auteurs de l'Association, que j'apprécie pour tout ce qu'ils ont amené. J'adore Sfar qui est à mes yeux le Tardi ou le Pratt d'aujourd'hui, pour son imagination débordante et sa production pléthorique. Ou encore Blain. Et dans la BD américaine, il y a Seth ou Daniel Clowes. Tout ça pour citer quelques noms au débotté, car c'est un domaine extrêmement riche.
Ton premier groupe, John Merrick, empruntait son nom au héros d'Elephant Man de David Lynch. Le cinéma a-t-il également joué un rôle dans ton écriture ou ton imaginaire?
Sans doute, mais beaucoup moins fort que la bande dessinée. Car il n'y a pas vraiment eu de suivi. Je suis plutôt un spectateur intermittent. Et puis c'est un langage face auquel j'ai l'impression de rester totalement novice. De plus, j'ai souvent eu l'impression d'être prisonnier de mes émotions face à des images animées, comme si j'étais pris en otage. Ou comment se retrouver dans un état larmoyant face à des merdes intégrales. Ensuite, il y a bien sûr des films que j'ai adorés et qui m'ont bouleversé, comme L'Atalante de Jean Vigo, Elephant Man ou encore Le retour d'Andrei Zviaguintsev. Mais voilà, cela reste une forme d'expression face à laquelle je me sens plus sur la touche.


























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