"Eels est un outsider qui peint des toiles au vernis à ongles. J'attends chacun de ses nouveaux disques avec impatience." La formule, érigée en slogan, pourrait rester tout à fait anecdotique si elle n'émanait pas de Tom Waits, véritable légende d'un folk grinçant et atypique, carrément à l'ouest.
Des toiles au vernis à ongles… L'image laisse songeur. Certes, Eels (ou plutôt Mark Everett, dit E, membre unique ou presque de ce groupe à géométrie variable) compose des fresques folk ou rock, qui en deviennent de petites mosaïques aux diverses facettes. Mais si cette minutie prenait la forme d'un travail de production ingénieux sur le premier album Beautiful freaks, c'est par des incises plus crispantes qu'elle s'est caractérisée ensuite.
Des grincements ou crissements qui évoquent le tableau noir d'une salle de classe, des frissons dans le dos et la soupe à la grimace. Car dans ses mélodies à l'apparence sucrée, Eels ajoute discrètement les ingrédients nécessaires pour corser l'affaire. La mort, bien sûr – celle de sa mère, de sa sœur, de son père, qui ont toutes nourri cet univers – mais aussi d'autres malaises plus imperceptibles, présents par touches légères et qui suffisent à transformer la saveur sucrée en aigre-doux. De petites touches de vernis à ongles, donc, ou surtout les ongles sur le tableau noir.
Avec son nouvel album Live at Town Hall, Eels devient plus Tom Waits que jamais. Et en profite pour se rebaptiser, se transformant en un laconique Eels with strings, qui laisse peu de place au doute. C'est donc accompagné d'un quatuor à cordes que l'on retrouve E sur scène, entouré encore de ses comparses Big Al et The Chet, pour toutes sortes d'instruments "rustiques" (de la boîte de conserve à la scie).
Dans cette formation, Eels revisite son répertoire, du tube initial Novocaïne for the soul aux titres du récent double-album Blinking lights (en majorité ici). Les cordes oscillent entre douceur et dissonance, la scie crée des nappes hantées et la voix de E, rauque et brisée, va droit au cœur. Un folk aventureux, toujours sur le fil, qui permet surtout d'apprécier les talents de songwriter de Eels.
Parmi les 22 titres qui composent cet album, une jolie place est laissée encore aux reprises. Notamment le superbe Girl from the North country de Bob Dylan. Parfois, au moment d'entamer cette chanson – mais pas sur cet enregistrement, malheureusement – E prend la parole, plein d'ironie, annonçant: "J'ai écrit cette chanson pour une fille venue de Californie… sauf qu'elle venait du Nord et que c'est Bob Dylan qui l'a écrite. Mais tout le reste est vrai."
Une introduction à contre-pied qui démontre bien l'humour décalé ou grinçant du personnage, renvoyant à nouveau vers l'image du tableau noir de l'enfance, le sourire en coin quand les ongles prennent l'ascenseur. Des chansons au vernis à ongle, oui, mais un vernis craquelé, traversé par les drames d'une vie et mis en musique sans pour autant tomber dans un pathos dégoulinant. Du folk doux et tranchant à la fois, au même titre que les cordes invitées ici, aiguisées à l'occasion.
Eels with strings
Live at Town Hall
Vagrant/Universal
www.eelstheband.com
www.myspace.com/eels
A télécharger: Bus Stop Boxer




























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